La face Nord du Vignemale et le couloir de Gaube. Photo de Marcel Grillet

Photo de Marcel Grillet

Georges AdagasAnecdotes au Vignemale…
Par Georges ADAGAS

Breveté « Porteur du C.A.F » le 15 juin 1938, j’effectuai mon premier stage de technique alpine organisé par la section du Sud-Ouest et dirigé par le célèbre  guide-écrivain Roger Frison-Roche.
Ce stage se déroula à Gavarnie, au mois de septembre 1938. Parmi les stagiaires présents on notait:
– Quatre représentants de Cauterets : Louis Batan, Paul Pons, François Boyrie, Joseph Laplagne.
– Deux représentants de Barèges : Jacques Fourtine, Joseph Vignole.
– Trois représentants de Gavarnie : Henri Castagné, Grégoire Trescazes et moi-même.
L’hébergement était assuré par Pierre Vergez, propriétaire de l’Hôtel du Cirque à Gavarnie, montagnard confirmé, « gardien du sanctuaire ».

Ce fut le début de ma carrière de guide.

En 1939, je fis la connaissance d’un groupe de Parisiens, désireux de pratiquer la haute montagne et, en particulier, l’alpinisme moderne: « escalade ».
Les moyens de locomotion limités, la guerre… nous obligèrent à nous cantonner dans le massif calcaire de Gavarnie.

L’année 1942 nous permit de réaliser la totalité des courses d’escalade connues à cette époque : le Col de Boucharo jusqu’au Port de Pinède, le Taillon par toutes ses voies, le Gabiétou, les faces nord du Casque, le Bazillac, le Mur du Cirque, le Grand Dièdre, le septième étage du Cirque, la face Nord du Pic Central, l’Arête Passet, la face nord du Marboré, les Astazous par toutes les faces, le pic de Pinède, la face nord du Mont-Perdu, etc…

Après une interruption en 1943 et 1944, compte tenu des événements (Résistance pour certains, déportation en Allemagne pour d’autres), il fallut attendre l’été 1945 – et surtout 1946 – pour reprendre la suite de notre programme arrêté fin 1942.

Premier objectif: la face nord de la Pique-Longue au Vignemale (23 août 1946).
Partis de Gavarnie, avec Jacques Carlier, le 22 à 17 heures, nous étions au refuge de Baysselance à 19 h 30. Rémy Lhose devait nous rejoindre dans la nuit (à pied bien sûr, car la route d’Ossoue n’existait pas).

Après une mauvaise nuit dans le dortoir situé au-dessus de la cuisine – le sommeil ne venant pas – nous pûmes, pendant de longues heures, écouter les commentaires de plusieurs guides réunis autour du tenancier. Ces « anciens » ne connaissaient qu’une seule voie: « le Glacier d’Ossoue » pour atteindre la Pique-Longue. Aussi étaient-ils très étonnés par notre projet.

Le lendemain, départ à 4 heures. Traversée de la Hourquette d’Ossoue et rencontre, au pied de l’Aiguille des Glaciers, avec deux alpinistes: Robert Ollivier et un aspirant-guide.(1)
« Où vas-tu ? Là, et toi ? Là ! « . Voilà les seuls mots que nous échangeâmes !

J’étais en sandales de basket et avais du mal à tailler les marches dans cette pente assez raide et crevassée du Glacier des Oulettes. Enfin, la rimaye et la première longueur de corde. Le moral est bon, les clients plaisantent comme d’habitude: « Monte fainéant, tu te traînes ! ». Je suis dans le filon de marbre vert vertical, 20 mètres. Je pose un piton. J’entends Ollivier qui en fait autant à l’Aiguille des Glaciers.

Je fais monter mon second au relais sur piton. Je continue… enfin, une plate-forme. C’est au tour du troisième homme et l’ascension se poursuit sans incident. Quelques hésitations à l’attaque de l’arête intermédiaire. Nous débouchons, à 16 heures, sur l’arête de Gaube. A 17 heures, nous sommes au sommet.

Très belle course. La plus longue et la plus intéressante escalade réalisée par notre équipe depuis nos débuts de grimpeurs.

Le retour s’effectue par l’arête du Petit Vignemale. Le tenancier nous attend…  » félicitations « … Nous mangeons, sablons le champagne, et à 21 heures, nous décidons de regagner Gavarnie. Dans la nuit, le chemin que nous connaissons ne nous pose aucun problème, sauf dans la traversée du bois de Saint-Savin où nous eûmes la chance de rencontrer un chasseur d’isard et son client (épuisé !) qui se dirigeaient à la lueur d’une bougie.

C’est encore une « boutade » de mes clients qui prétendent que le passage le plus difficile de la Pique-Longue est le bois de Saint-Savin ! (sans bougie: bivouac obligatoire).

En juin 1947, j’effectue mon stage de guide B.H.M. à l’E.N.S.A. de Chamonix et obtiens les félicitations du jury par la voix du président de la F.F.M., M. Neltner, pour avoir conduit les premiers clients dans la Face Nord de la Pique-Longue au Vignemale, en tant que guide (je n’étais alors que porteur ou aspirant-guide !).

Par son exposition, la hauteur de ses versants, la persistance de l’enneigement, en un mot par sa sévérité, je considère cette « région » comme un massif à caractère très « haute montagne », comparable à certains sommets de la chaîne des grandes Alpes.

Critiquant parfois les « acrobates » et les alpinistes de difficultés, le comte Russell avait pourtant bien choisi le lieu de ses séjours pyrénéens et de son « ermitage ».

Georges ADAGAS
Pyrénées n°138
Deuxième trimestre 1984

SAVOIR PLUS : L’histoire de la conquête du Vignemale

1/ Par recoupement de date je déduis qu’il s’agit de G.Chabanneau. En effet ce jour là, Robert Ollivier et G.Chabanneau réalisent la première de l’éperon Nord Ouest de l’Aiguille des glaciers (2933 m).