J'avais depuis deux ans le projet d'essayer
de gravir le Pic du Midi réputé
de tout temps inaccessible, et qu'une longue tradition, chez
les montagnards eux-mêmes, avait toujours représenté comme
tel. Mon savant et modeste concitoyen, M.
l'abbé Palassou, avait constaté ce fait, d'après l'opinion
reçue, dans son excellent ouvrage ayant pour titre : "Essai
sur la Minéralogie des Monts-Pyrénées",
et il n'a point paru douter de la vérité d'une assertion qui
avait en sa faveur les autorités les plus anciennes et les
plus respectables. Cependant j'avais ouï dire qu'un particulier
nommé Delfau, devenu Secrétaire
Général du département de la Dordogne avait réussi dans cette
périlleuse entreprise.
M. Ch. de C***, mon parent et mon ami, qu'une
santé délabrée conduisait alors aux Eaux-Bonnes,
se trouva fort heureusement possesseur de cette relation qu'il
tenait de l'auteur lui-même. Je la lus avec avidité, mais
j'y trouvai des détails si terribles, que je regardai comme
exagéré le récit des dangers qu'il prétendait avoir courus;
et dès lors, je résolus de tenter sans délai la même aventure,
convaincu que, puisque quelqu'un avait réussi, je pouvais
espérer d'obtenir le même succès.
La journée du 14 thermidor me parut
favorable à mon dessein. Jamais le temps n'avait été plus
beau. Les légères vapeurs du matin, s'élevant rapidement,
se confondaient dans le ciel, et le soleil éclairait déjà
les sommets les plus élevés, lorsque je quittai M.
de Castellanne, préfet du département, qui revenait
à Pau; ses dernières paroles
m'exprimèrent un souhait aimable et encourageant.
Je partis des Eaux-Chaudes
à 5 heures et demie du matin, ayant avec moi Jacques
Clabères, de Laruns, pasteur,
âgé de 26 ans, qui s'était chargé de me servir de guide
; il n'avait été au sommet du Pic, disait-il qu'une fois.
Madame Penent, chère à toutes
les personnes à qui elle a pu offrir les secours de son active
bienfaisance, me l'avait procuré. Je lui avais adjoint André
de Béon, homme de tête et de résolution, intrépide
chasseur d'isard, que je savais ne redouter aucune espèce
de danger et qui, uniquement par zèle, m'avait proposé de
m'accompagner. Mon fidèle François
voulut aussi me suivre ce jour-là : si j'ai couru quelques
périls, il les a tous partagés et il m'a donné une preuve
d'attachement d'autant plus forte, qu'il était loin d'attacher
autant de prix que moi au succès de mon entreprise.
Nous quittâmes Gabas
à 7 heures, après nous être prémunis contre la faim,
et, négligeant de suivre la route ordinaire, nous nous élevâmes
par une montagne appartenant à la commune de Bielle,
nommée Sagette-Braque, ayant
à notre gauche la Pène de la Vigne
et laissant à notre droite le Gave et le chemin
de la Mâture. Le père de Jacques
Clabères qui portait nos vivres, prit le chemin le
plus facile et le plus long, et nous le quittâmes en lui donnant
rendez-vous dans les environs du Pic. Près d'arriver aux pâturages
de Magnabatch, j'éprouvais une
faiblesse qui dura plus d'une demi-heure, et pendant laquelle
je perdis plusieurs fois connaissance. Je pus continuer ensuite
à m'élever moins vite, mais avec infiniment de peine et de
mal-aise. Je pense que la seule rapidité de notre marche,
jointe au copieux déjeuner que j'avais fait, détermina cette
légère incommodité.
Nous
traversâmes bientôt les riches pâturages de Magnabatch,
et nous nous élevâmes ensuite à ceux de Susou,
qui atteignent la base du Pic. Forcés d'y attendre nos vivres
qui n'arrivèrent qu'à onze heures, nous nous livrâmes
tous à un repas qui m'était devenu bien nécessaire.
Pendant que mes compagnons de voyage renouvelaient
leurs forces et se rendaient Bacchus favorable, devenu prudent
par l'expérience que je venais de faire, je me bornai, non
toutefois sans regretter la perte de mon appétit, à boire
une partie de ma provision d'eau-de-vie. Cette boisson vraiment
merveilleuse dans ces circonstances, et la diète que je m'imposai,
me rendirent des jambes qui devaient bientôt m'être si utiles.
Deux pasteurs que nous avons rencontrés, et qui, depuis longtemps,
conduisaient toutes les années leurs troupeaux au pied du
Pic, nous prédirent que nous n'y gravirions pas, tant une
vieille opinion qui a pour elle la sanction des siècles, est
une chose difficile à détruire.
M. Ramond a
souvent eu occasion d'observer combien le montagnard indigène
des Pyrénées est susceptible
de céder au sentiment de la curiosité que provoque cette inquiétude
naturelle de l'esprit, bien moins active chez l'habitant des
Alpes; mon excursion en fournit
une nouvelle preuve. Jean et
Sébastien Trésuaguet
frères, de Billères, village
de la vallée d'Ossau, âgés l'un
de quatorze et l'autre de seize ans, vinrent
nous demander la permission de nous suivre. Jacques
Soucasau, du même lieu, pasteur comme eux, réclama
la même grâce; elle leur fut accordée.
Nous laissâmes nos bagages entre les mains
du père de Jacques Clabères,
nous ne primes qu'un flacon d'eau-de-vie, un marteau, pour
laisser sur le sommet du Pic des marques de mon court séjour,
et un fusil. Nous nous élevâmes encore une demi-heure
environ, et nous arrivâmes au pied du formidable rocher à
une heure de l'après-midi. Là, je tirais mes spartilles
et me mis pieds nus; je passai un mouchoir autour de ma tête,
et, sans autre vêtement qu'un léger pantalon, je me préparai
à suivre mes conducteurs qui venaient de lui rendre le même
hommage que moi.
Malgré toute ma résolution, j'avoue que
je frémis lorsque j'envisageai le seul passage par lequel
je devais monter. Je ne m'étais fait aucune idée semblable
des difficultés que j'avais à vaincre; j'eus un moment d'hésitation
assez fort que je surmontai néanmoins bientôt, et, avec l'aide
de mes guides, je gravis une roche lisse et presque perpendiculaire,
élevée de plusieurs toises au-dessus d'un précipice que forme
la projection du Pic, vers les pâturages de Susou
que je venais de quitter. Ce premier pas, heureusement franchi,
j'en trouvai successivement quatre ou cinq autres à peu près
aussi périlleux, et au-dessus desquels je m'élevai avec le
même bonheur. Je n'entreprendrai pas de les décrire, je craindrais
d'en dire trop ou trop peu; il est si difficile d'être exact,
quant on veut peindre des lieux où l'âme a été aussi fortement
agitée. Après avoir monté plus d'une heure et demie,
toujours avec beaucoup de peine et de précaution, la pente
se radoucit, je crus alors apercevoir le terme de mon voyage.
Je touchai, moi, le sommet du Pic à trois heures de
l'après-midi, deux heures après mon départ de sa base;
je n'y trouvai que ruines et décombres.
Tandis que livré tout entier au magnifique
spectacle qui se déployait à mes yeux, je jetais des regards
de surprise et d'admiration sur l'immense étendue qui m'environnait,
mes guides aperçurent assez près de nous des isards qui, se
doutant peu qu'on pût venir les troubler, paraissaient profondément
endormis, et sur-le-champ l'un de nous se saisissant du fusil,
ajuste celui qu'il destine à la mort. Deux fois l'arme rebelle
refusa de servir notre espoir; le coup partit enfin, mais
il fut malheureux et donna l'éveil à la troupe qui était nombreuse.
Arrêtés dans leur fuite par des précipices de la hauteur du
Pic, ils revinrent vers les chasseurs qui, pour comble d'infortune,
venaient de perdre leur amorce. Alors, commença pour nous
le spectacle le plus singulier et le plus amusant. Les isards,
effrayés de nouveau par les pierres qu'ils leur jetaient,
se replièrent sur les mêmes lieux où ils avaient d'abord cherché
un refuge; mais, convaincus de l'impossibilité de les franchir,
ils rétrogradèrent fièrement, bravèrent une nuée de pierres,
ils vinrent déboucher par l'unique issue qu'il leur demeurait
entre deux précipices perpendiculaires, les plus profonds
de cette région élevée. C'est à l'extrémité de ce passage
que je les attendais avec François
et les trois jeunes gens dont j'ai déjà parlé, dans une situation
où nous ne courions aucune espèce de danger. Nous eûmes un
moment de jouissance unique qui se répète bien rarement pour
les chasseurs les plus assidus et les plus déterminés. Les
isards ne perdirent dans cette occasion qu'un des leurs qui,
rencontré par une grosse pierre en franchissant l'un des angles
formé par le passage que j'ai décrit, et par l'un des côtés
de l'abîme, fut renversé à une profondeur que mon il
effrayé osait à peine envisager; le reste de la troupe nous
eût bientôt dépassés, avec une légèreté inconcevable.
Le Pic se divise en deux sommets, quoi qu'on
n'en aperçoive qu'un principal. Le premier cache le second
qui est du côté de l'Espagne
et qui peut être élevé d'une hauteur que je ne saurais estimer
au-delà de trois ou quatre toises. Le passage de l'un à l'autre
qui est celui par lequel les isards vinrent déboucher, est
vraiment effrayant. Ils sont tout au plus à quarante minutes
de distance.

Indépendamment de ces deux sommets qui semblent
à il n'en présenter qu'un, il en est un autre qui fait
la fourche et qui est inaccessible dans toute la force du
terme. Il est bien moins élevé que le principal, celui-là
est parfaitement visible.
Je voulais, comme je l'ai dit, laisser au haut du Pic une
marque du court séjour que j'y avais fait, et, dans ce dessein,
je m'étais muni d'un marteau ; mais l'extrême dureté du granit
résista à mes efforts, au point qu'après avoir longtemps frappé,
je fus forcé de renoncer à ce moyen; alors je posai sur un
roc qui me présentait une surface horizontale, huit quartiers
plus petits de la même substance. Si, comme je n'en doute
pas, quelque voyageur ami des montagnes, exécute après moi
la même entreprise et que les tempêtes et les mauvais temps
qui ont lieu dans ces régions élevées, n'ayant pas encore
détruit mon ouvrage, il les trouvera dans la direction des
deux lacs d'Oyoux et sur le Pic
principal inférieur, le seul que l'on aperçoive, et
que l'on puisse apercevoir du côté de la France.
C'est là seulement que j'ai reconnu ses
traces d'une manière non équivoque, et que, pouvant juger
le premier des dangers auxquels il s'était exposé, j'ai apprécié
son dévouement comme il mérite de l'être.
Il est aisé de prédire que le jour où ce
passage sera impraticable, n'est pas éloigné. Alors le Pic
du Midi de Pau, sans cesser de produire le même effet
aux yeux, offrira trois sommets distincts dont le plus et
le moins élevé seront absolument inaccessibles.
Malgré l'élévation à laquelle je me suis
trouvé, je n'ai ressenti aucun refroidissement dans l'atmosphère.
La température du sommet ne m'a point paru différente de celle
de la base; l'air y est aussi calme qu'il l'est souvent à
Pau ; je n'y sentis pas le besoin
de me couvrir. L'immense perspective qui s'offrait à mes regards,
me montrait les plaines du Béarn
et de la Gascogne, du côté de
l'Espagne je dominais une partie
montueuse de l'Aragon, où je
pus observer, ce qui a déjà été remarqué, que le sol des plaines
espagnoles de l'autre côté des Pyrénées,
est plus élevé que celui-ci. Mon horizon n'avait de part et
d'autre de bornes que ma vue; je dominais à l'ouest les montagnes
de la vallée d'Aspe, mais à l'est
une suite de sommets continus et assez rapprochés m'arrêtait
tout à coup. Je n'avais point de lunettes, cet oubli me priva
d'une grande jouissance.
Jacques Clabères
seul, entre nous, y éprouva une soif brûlante; il ramassa
de la neige à plusieurs reprises et la suça pour se désaltérer,
sans pour cela se plaindre d'être incommodé. Ces sortes d'accidents
qui deviennent souvent plus sérieux, et dont les causes sont
toujours très variées, se manifestent d'après l'opinion de
M. de Saussure, à une hauteur
qui paraît fixée pour chaque homme par son tempérament.
Il était trois heures et demie, je
voyais s'élever quelques vapeurs à l'extrémité de l'horizon
et de légers nuages glisser sur les cimes des monts inférieurs.
Quoique j'eusse peu joui du magnifique spectacle que j'étais
venu chercher avec tant de peine, je crus prudent d'exécuter
ma retraite qui, plus tard, aurait pu devenir bien difficile.
Je commençai donc à descendre et, à mon grand étonnement,
je m'abaissai avec une facilité dont j'étais loin de concevoir
la plus légère idée. Mon imagination s'était-elle exagérée
les dangers de mon ascension, ou bien, comme les braves et
agiles montagnards qui m'accompagnaient, m'étais-je déjà familiarisé
à la vue de leurs précipices et de leurs ruines ?
A cinq heures précises, j'arrivai
au bas du Pic; je mis donc une demi-heure de moins à descendre
et cependant je ne m'étais point arrêté en montant.
Avec quelle joie ne retrouvai-je pas mes vêtements! Je croyais
revenir d'un long et périlleux voyage et revoir des amis que
j'avais laissés sur les rivages de ma patrie. Nous eûmes bientôt
atteint le père de Jacques Clabères
qui, comme l'on sait, j'avais laissé un peu plus bas chargé
de la garde de nos vivres, nous y fîmes une halte, bûmes au
Pic, et partîmes: le même soir j'étais aux Eaux-Chaudes.
Je crois me rappeler (car la relation de
M. Delfau n'a fait que passer
entre mes mains), que son ascension sur le Pic
du Midi de Pau eut lieu au mois d'octobre; il était
à cette époque couvert de neige qui, remplissant toutes les
cavités, durent lui dissimuler une partie des précipices que
j'ai vue, si le Pic eût été découvert, il n'eut pu atteindre
le résultat qu'il s'était promis. Lorsque mon ascension a
eu lieu, le Pic n'avait, au contraire, quelques neiges que
dans le voisinage de son sommet, où la pente commence un peu
à se radoucir.
Ainsi nos deux voyages servent à prouver
la possibilité de le gravir à deux époques où son aspect est
bien différent.
Il est donc bien prouvé maintenant que le
Pic du Midi de Pau est accessible,
je suis certain, d'après ma propre expérience que, s'il était
plus fréquenté, on trouverait des passages moins dangereux
que quelques-uns de ceux par lesquels je me suis élevé, et
j'affirme qu'il n'existe pas dans les Pyrénées
de montagnard résolu qui, dans son état actuel, essaye de
le gravir sans succès.
J'ai cru devoir aux amis des montagnes,
l'historique de mon excursion. C'est à eux, c'est à mes compatriotes
que j'adresse ces souvenirs que ma plume a tracés rapidement,
et tels qu'ils se sont présentés à ma mémoire et à mon cur.
J'aurais rempli mon but, si j'ai rendu nettement les détails
de mon entreprise et les impressions que j'ai reçues en l'exécutant.
Armand
d'Angosse
Bulletin
Alpin n°
5 (janvier 1897)
Savoir plus sur
l'histoire de la conquête de l'Ossau
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