| La première
ascension du pic Tonnerre ou Grand pic de Batchimale
(Pic Schrader)
Le 11 août 1878
Sur
l'autre rive de la Cinquetta, au Nord de la cabane du Clot,
s'élevait un grand pic, très isolé, au milieu dun chaos
de montagnes secondaires. Ce pic, qui atteint presque 3200
mètres, et qui touche à la France, troublait mes rêves depuis
cinq ans. Je men étais graduellement approché; le moment
était venu de le gravir.
C'était le pic Pétard, nom vulgaire en apparence
et poétique en réalité, car il signifie pic Tonnerre. Ne le
cherchez pas sur les cartes: il n'y est pas indiqué, et vous
perdriez votre peine, comme cela m'arriva en 1874, quand japerçus,
des glaciers du Mont-Perdu, ce grand sommet inconnu, très
loin à lEst, et brillant de neiges. Je le pris dabord
pour le pic des Gourgs-Blancs; mais, en mesurant mes visées,
je les vis passer trop au Sud. Etait-ce donc le Pic Perdighero
?
Non. Les visées passaient trop au Nord. Les
gens du pays étaient unanimes; en dehors de ces deux pics,
on n'en connaissait pas dautre dans la rangée dOô
et de Clarabide, où javais tracé mon sommet; javais
évidemment rêvé. Mais en 1875, mon rêve se renouvela. Du sommet
de la Munia, le grand pic inconnu mapparut de nouveau;
je le montrai à mon guide, vis-à-vis des Posets, au Nord du
Col de Gistain. En 1876, je lentrevis du Mont-Perdu;
en 1877, de toutes les cimes de Bielsa. Jen approchais
chaque année; je minformais toujours: on persistait
à ny pas croire. Jétais arrivé à la certitude
que ce pic sélevait à lextrémité de la crête de
Batchimale, et que le sommet de ce nom (2.980 m), marqué sur
la carte française, ne formait quun faible éperon de
ma montagne inconnue; on la niait toujours. La carte de lEtat-Major
portait cependant hors des frontières françaises un petit
triangle, sans nom et sans chiffres, sur lequel venaient se
réunir toutes mes visées. Mais le Comte Russell, le seul voyageur
qui eût visité la région, avait vu, et fort bien vu, un signal
géodésique sur un petit sommet de 2600 m. Comment donc mes
observations m'indiquaient-elles sur ce point une montagne
de 3160 à 3180 m ? Un peu déconcerté devant toutes ces dénégations,
je mavisai, au moment du départ, de demander à notre
collègue, le capitaine Prudent, ce que donnaient les observations
géodésiques de Corabeuf pour ce petit triangle mystérieux
auquel je venais toujours aboutir. Sa réponse fut : "le
Pic Pétar, 3177m". Javais raison, mais ma
découverte ne mappartenait plus quà moitié. Je
résolus du moins de prendre le premier possession de la cime,
puisque personne navait voulu aller me la ravir.
Le 11 août, à 5 h 45, nous quittons, Henri
Passet, un porteur et moi, la cabane del Clot (baromètre:
2.000 mètres; thermomètre: + 12°). Une descente de 20 minutes,
nous conduit au bord de la Cinquetta, que nous traversons
avec quelque peine. Le pic sélève droit au-dessus de
nos têtes, presque dégarni de neiges : il ny en a, du
reste, que fort peu en 1878 dans les Pyrénées. Henri Passet
est maintenant aussi certain que moi de savancer vers
une montagne sérieuse. Il croit même lavoir gravie en
1876 avec M. Lacotte-Minard, dans la brume, en croyant se
diriger vers un autre sommet plus occidental : nous verrons
bien. Une montée assez vive sur des pâturages extrêmement
inclinés, nous conduit au vaste plateau qui entoure le pic
vers le Sud et vers lOuest. Nous nous élevons doucement
sur les pentes méridionales du sommet principal, que nous
ne voyons pas, mais que nous devinons. Une crête aiguë qui
descend au Sud-Ouest est aisément franchie, et nous tombons
sur un vallon désolé au sommet duquel, vers le Nord-Est, brille
la tête neigeuse de notre ennemi. Ennemi peu redoutable, il
faut lavouer, car nous pourrions latteindre directement
par cette voie; mais les rochers supérieurs sont extrêmement
redressés et empâtés de neige; il nous paraît plus court de
traverser le vallon, de nous élever par une cheminée difficile
sur la muraille qui le ferme à lOuest, puis de suivre
le sommet schisteux de cette muraille en nous dirigeant vers
le point culminant.
Nous latteignons, sans difficultés
sérieuses, à 10 h 05. (3 h de la cabane del Clot).
Pas la moindre trace de pyramide. Le sommet
est couvert dun cailloutis schisteux, labouré de traces
profondes par les pétards de la foudre. Le pic mérite
bien son nom. Quant au panorama, le voici en quelques mots.
Au Nord, par-delà une étroite coupure qui nous sépare des
crêtes françaises, senfuit la vallée dAure. Au
Sud, entre les neiges du Cotiella et celles de Suelsa, flamboie
lEspagne. A lOuest, brillent les glaciers du Pic
Long; du Vignemale, du Balaïtous, des monts dEnfer,
puis le Marboré et le Mont-Perdu avec leur triple entassement
de glaces et de neiges. Au Sud-Sud-Est, le pic dEristé
et la masse noire du Posets, drapée de glace. Au Sud-Est,
lamoncellement des Monts-Maudits, encadré par le col
profond de Gistain. A lEst, presque sous nos pieds,
tous les glaciers dOô, des Gourgs-Blancs et de Clarabide.
Enfin, de toutes parts, le relief puissamment éclairé des
Pyrénées que nous dominons. Seuls, le Vignemale, le Mont-Perdu,
les Posets et le Néthou sélèvent notablement au-dessus
de notre observatoire. On devine ce que je pourrais dire de
la beauté de cette vue, cela suffit, jaime mieux le
laisser deviner. Le ciel est dune pureté complète, lair
absolument calme, et je puis demeurer jusquà 2 h à travailler
sur la cime et à photographier le panorama; puis Henri élève
une belle pyramide et y glisse une bouteille contenant nos
noms. Malgré le doute qui planera toujours sur lascension
de M. Lacotte-Minard, je la mentionne sur notre billet, car
notre collègue nest plus, et mieux vaut éviter jusquà
la possibilité dune injustice. Toutefois, je dois dire
quHenri ne reconnaît ni le pic ni les environs; il na
vu que le brouillard et ne peut pas savoir exactement où il
est monté. Le pic Batoa (3035 m) vers lequel il se dirigeait
ce jour-là, sélève de lautre côté du vallon de
la Pez, à 6 kilomètres de nous, neigeux, noir et sauvage,
mais bien modeste à côté de la pointe qui nous porte.
Pour descendre, nous nous dirigeons au Sud-Ouest,
à travers des rochers très inclinés et des neiges, vers le
vallon que nous avions reconnu et traversé en montant. Nous
nous arrêtons 40 minutes, pour faire un bon repas auprès dune
fontaine (2750 m), en face du pic des Posets. Puis nous gagnons
par le Nord-Est le col qui sépare le grand pic du petit sommet
de 2600 m qui porte un ou même deux signaux. De là, une descente
très rapide, mais sans danger, sur des terrains croulants,
nous amène à la base du col de Gistaïn (Est) et du port dAygues-Tortes
(Nord), doù nous redescendons la rive droite de la Cinquetta
pour la traverser au même point que le matin et atteindre
la cabane del Clot au coucher du soleil, après 2 h 30 de marche
très rapide.
Le
lendemain nous faisons lascension du pic des Posets
par un temps superbe, et en 2 h 20, nous nous élevons de la
cabane (2000 m) à la cime (3367 m). Le panorama, si vanté,
me paraît inférieur à celui de la veille, par la raison très
simple que du sommet des Posets on ne voit pas le massif sur
lequel on se trouve, et que les glaciers dOô et des
Gourgs-Blancs sont complètement invisibles. Le reste du panorama
est identique, cependant on voit moins bien les vallées françaises
et les plaines espagnoles.
En revanche, les vastes déserts de granit
et de gneiss qui se déroulent au Sud-Est sont dune grandeur
et dune tristesse saisissantes.
Nous descendîmes en 6 h 30, à Vénasque par
la superbe vallée dAstos, et le lendemain nous rentrions
à Luchon par le port de Vénasque. Ce jour-là, nous nous élevâmes
de lhospice de Vénasque à la cabane du port, soit plus
de 700 mètres en 55 minutes. Quy a-t-il donc dans lair
des montagnes pour doubler en quelques jours la force des
muscles et lénergie de la volonté?
Jallai passer quelques jours dans les
Basses-Pyrénées pour me reposer dans ma famille et mettre
en ordre les résultats de cette première tournée. Mais le
20 août, à 9 heures du soir, je frappais à la porte de mon
collègue Gourdon, à Bagnères de Luchon, fidèle à la promesse
que je lui avais faite de voyager deux jours avec lui en Espagne
lors de ma deuxième tournée.
Le 21, à 3 heures du matin, nous partons
pour Vénasque par le port: MM Trutat, Gourdon et moi, avec
deux guides, Barthélemy Courrège et Firmin Barrau, deux porteurs,
le père Courrège et le domestique de M.Gourdon, un cheval
chargé de mille objets divers, dont une tente, bref, un équipage
des plus complets, peu conforme à mes habitudes. Le
temps est beau, mais le sommet du Néthou se voile, à notre
arrivée au port, dans un grand nuage blanc. Nous passons la
moitié de la journée à photographier, à dessiner, à nous asseoir
au soleil dans les prairies du versant espagnol; je vais même
pousser de petites pointes dans les ravins qui découpent la
base des Monts-Maudits, ravins pleins de sources, de fleurs,
de surprises charmantes, de groseilles et de framboises, au
fond de lun desquels jai la chance de trouver
le contact des dolomies avec le granit. Cest sur cette
ligne de contact que sengouffrent et que rejaillissent
les eaux. Je cours chercher Trutat, je le ramène au fond de
mon nid de rochers et de verdure, où il senthousiasme,
et, tout en mangeant des groseilles que nous cueillons parmi
les rochers et entre les jaillissements du torrent, nous déclarons
que ce petit vallon deviendra un jour classique. Du moins,
sil ne le devient pas, il manquera à tous ses devoirs.
La vallée de lEssera, avec ses sapins
énormes, ses roches reluisantes, ses cascades et ses larges
bassins de prairies est belle, très belle. De quelle vallée
espagnole nen peut-on pas dire autant? Vénasque, où
nous arrivons à la tombée de la nuit, mériterait une description
détaillée; mais, outre quon la déjà faite, je
dois me borner aux montagnes et passer sous silence les rues
sales, les enfants criards, les écussons armoriés, les ponts
en dos dâne, les fenêtres grillées, les jolies figures,
les mulets harnachés et les cochons innombrables. En somme,
une fois habitué au parfum des rues et à la cuisine à lhuile,
jaime ces petites villes espagnoles, à la fois remuantes
et placides, bruyantes et mélancoliques, hérissées de tours,
assombries par les montagnes, où toutes les ruelles étroites
aboutissent à une place centrale, sur laquelle le soir viennent
se rassembler les chèvres pour dormir couchées sur le pavé.
On se sent si loin de la France, si loin de l'Europe, dirais-je!
Au Sud, une sierra verticale, stratifiée, de couleur brûlée,
fait penser à lAfrique, et bien plus encore le maintien
harmonieux et les grands yeux calmes des filles qui vont à
la fontaine. Le soir tombe, tiède et plein dapaisement,
on nentend plus que lEssera qui gronde sur les
rochers rouges et un vague murmure de guitares aux fenêtres
ouvertes. Il fait bon respirer sous les étoiles qui apparaissent
une à une. Qu'avons nous besoin de travail, de pensée, de
recherches, de complications infinies ? Une heure semblable
suffit pour comprendre les peuples qui se laissent vivre.
Franz Schrader
Pyrénées
Courses et ascensions
1936
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