La
première descente du canyon d'Holzarté - Olhadibie
25 Août 1933
A l'ouest de la vallée dAspe, les Pyrénées
sabaissent, laustérité des paysages satténue,
et les monts gracieux et colorés du Pays Basque moutonnent
jusqu'à la mer sous le ciel lumineux de la Côte dArgent.
Cest cependant au sein de cette contrée au charme délicat
et prenant que sont taillées les gorges les plus farouches
de la chaîne pyrénéenne.
Au Sud de Mauléon-Soule, trois grandes fissures calcaires
déchirent le sol: les canyons dUhadjavé, de Khakouetta
et dHolzarté-Olhadibie. Les torrents qui y roulent descendent
de la crête frontière franco-espagnole entre les pics dAnie
(2.504 m) et dOrhy (2.017 m). Lun deux,
LOlhadibie, jouit du privilège de traverser le plus
sauvage de ces défilés, le canyon dHolzarté, la "
reine des cluses françaises ". Long de cinq kilomètres
environ, profond de 100 à 300 mètres, rempli des rumeurs dun
torrent tumultueux qui bouillonne entre deux parois verticales,
il demeura totalement inexploré jusqu'en 1907. Les Basques,
superstitieux, redoutaient son approche, le considérant comme
lantre insondable de génies malfaisants. En vérité des
sites aussi sauvages constitueraient un cadre incomparable
pour une " Nuit de Walpurgis ". Nul doute que Méphistophélès
et sa horde de démons et de sorcières eussent délaissé la
vallée de Brocken elle-même sils avaient pu connaître
les gorges dHolzarté.
Mais,
en 1907, si certains voyageurs en avaient soupçonné lexistence,
personne ne sy était encore aventuré. A cette époque,
au cours de trois expéditions hydrologiques dirigées par E-A.
MARTEL, le célèbre explorateur de gouffres, le canyon fut
parcouru en partie.
Mais, dit MARTEL " Malgré tous les efforts par lamont,
par laval et par les flancs, à grandes volées
déchelles de cordes, avec des bateaux de toile, des
échelles démontables, 600 mètres demeurent inconnus entre
une cascade sortant dune crevasse inviolable et une
autre chute qui tombe de 50 mètres dans le fond invisible
de la gorge. Il est probable quune ou plusieurs brisures
de leau, font ici un ressaut de 100 mètres, quil
sera bien difficile daller voir ."
En effet, peu de voyageurs tentèrent, après MARTEL, de percer
le mystère dHolzarté.
Toutefois, de 1925 à 1933, de sérieux efforts
furent tentés, notamment, par MM. DUBOSC, le Docteur MINVIELLE,
Laurent BARATS, CAMES, MALAN, GARDERES, LAVIE, Mlle LEVAVASSEUR.
Quelques fragments de la partie inconnue
furent conquis vers laval. " La cascade sortant
dune crevasse inviolable " fut surmontée en
1926, année où, par suite dune sécheresse extraordinaire,
le torrent se trouvait presque à sec. Maurice GARDERES fut
le leader de la caravane. Vers lamont, " la
cascade qui tombe de 50 mètres dans le fond invisible de la
gorge ", en loccurrence la deuxième chute
importante, fut descendue et remontée plusieurs fois.
Enfin on parvint à trouver un point faible,
sur la paroi de la rive gauche, et à descendre par là dans
le fond des gorges, au moyen dune série de rappels de
corde. Une nouvelle cascade fut ainsi reconnue. Les explorateurs
sévadèrent des gorges par laval .
Quoi quil en soit, près dun kilomètre
de gorge demeurait inconnu au début de lété 1933. Nous
jugeons en effet un peu étriquée la distance de 600 mètres
donnée par MARTEL, pour le tronçon inexploré. Le fond du canyon,
très tortueux, comprend mille détours qui allongent singulièrement
les mesures prises sur les bords supérieurs.
La sécheresse de lété 1933 décida Henri Dubosc à tenter,
avec le matériel le plus simple, cordes et pitons de rappel,
la traversée complète des gorges, de lamont vers laval.
François Cazalet et moi nous trouvions libres. Tentés par
loriginalité de cette expédition, nous ne nous fîmes
pas répéter deux fois linvitation de Dubosc. Notre jeune
mais solide compagnon de cordée Roger Mailly se joignit à
nous. Et, le 25 août, à 2 h 30 du matin, nous quittions Pau
dans lauto de Dubosc et roulions vers le Pays Basque
A
4 heures 30, nous faisons halte au pont de Longibar. Un copieux
déjeuner nous occupe un temps appréciable. Ce nest pas
du temps perdu. Notre prochain casse-croûte naura lieu
quà 17 h 30, dans un des recoins les plus sinistres
des gorges. Vers 5 heures, par une obscurité encore épaisse,
la caravane s' engage, à la lanterne, dans le sentier qui
serpente immédiatement à gauche après le pont de Longibar.
Notre équipement, aussi pittoresque que volontairement rudimentaire,
jette une note de gaieté dans lexpédition. Pas de souliers
ferrés pour cette fois, ni même de bas, ni de chaussettes,
mais de simples espadrilles, un maillot de bain, deux gros
chandails, de vieux pantalons destinés à amortir le frottement
des rappels de corde. Dubosc arbore damusante culottes
de flanelle rouge et un curieux bonnet blanc.
Après quarante-cinq minutes de montée assez
raide, nous apercevons sur notre droite, un peu en contre-bas,
de puissantes murailles grisâtres dont la base se perd dans
la pénombre: les gouffres dHolzarté. Nous les franchissons
bientôt sur une mince passerelle, longue dune trentaine
de mètres.
Il fait encore trop sombre pour que nous
puissions distinguer le fond des gorges. Toutefois, en martelant
nos pas sur les planches de ce pont suspendu, qui oscille,
nous "sentons" le vide sous nos pieds: 120 mètres
plus bas roule le torrent.
A travers une belle forêt, nous suivons pendant
plus dune heure la rive gauche du canyon. Les falaises
de la gorge sont presque partout couronnées dune végétation
touffue. Vers 7 heures, nous atteignons lorigine du
défilé. Laissant sur notre droite une première cascade assez
haute, nous entreprenons, à peu près à 150 mètres delle
vers laval, une descente par la rive gauche, à travers
un fouillis darbustes. Henri Dubosc a découvert et déjà
utilisé ce passage, difficile à repérer, qui, au milieu de
falaises par ailleurs impraticables, permet de descendre sans
rappel de corde jusqu'à l'origine de la deuxième cascade,
haute de 40 à 50 mètres, où commencent véritablement les gorges.
Nous accrochant aux branches, aux racines, aux herbes, nous
descendons en diagonale, au-dessus dun à pic impressionnant,
jusqu'auau fond du thalweg.
Traversant le torrent, nous nous élevons,
rive droite, sur un tertre abondamment pourvu dorties.
Derrière ce tertre, tout contre la paroi rocheuse, un couloir
terreux nous permet deffectuer une descente assez rapide
parallèlement à la cascade. Celle-ci glisse sur un lit de
roches terriblement lisses et polies. Un ressaut de 15 mètres
nous contraint à un rappel placé autour dun vieux tronc
darbre. Nous voici au pied de la deuxième cascade. Déjà,
de toutes parts, des parois insurmontables nous entourent.
Jusqu'auau soir, nos yeux fatigués de tacles dune
horreur presque sublime ne verront que ces remparts titanesques,
dressés face à face à quelques mètres les uns des autres,
creusés des orifices dinnombrables cavernes,sculptés
de voûtes vertigineuses, de profils pleins d'étrangeté.
Par un talus fort incliné et glissant, Mailly
et moi contournons un premier bassin assez profond. Dubosc
et Cazalet plongent résolument dans l'eau froide. 150 mètres
plus loin, la gorge forme un coude. Nous nous approchons:
nous sommes au bord de la troisième cascade, au-delà de laquelle
personne ne nous a précédés. Elle tombe seulement dune
hauteur de 20 mètres; mais elle est verticale et, pour la
franchir, il faut descendre sous la cataracte. Dans le tortueux
défilé qui lui fait suite, la gorge s'assombrit, détranges
rumeurs bourdonnent,le torrent paraît senfoncer dans
les entrailles de la terre, cependant que les murailles,sur
chaque rive, grandissent, se penche l'une vers lautre,
cachent le ciel. " Den haut filtre une tragique
lumière verdâtre, décomposée par la végétation qui recouvre
ou traverse les lèvres supérieures de la fissure" (Martel)
Quelles surprises nous réserve-t-il, ce tronçon
ignoré des gorges ? Mais nous avons résolu d'arracher son
secret au canyon dHolzarté. Un anneau de rappel est
placé autour dun énorme bloc, une corde de 50
mètres déroulée, et Dubosc assuré par une corde de secours,
affronte le premier la cataracte. Leau sabat sur
son crâne avec violence; son pittoresque bonnet blanc est
emporté. Notre compagnon aboutit finalement dans une espèce
de chaudron où bouillonnent des remous inquiétants. Mais il
a pied, avec de leau jusqu'auxaux épaules. Nous
lançons les sacs sans ménagements au bas de la cataracte.
Le premier, qui touche leau avec un "plouf
" sonore, est salué par un bel éclat de rire de Dubosc,
qui patauge avec ardeur.
Je descends le dernier, rappelle la corde
et rejoins mes compagnons. Toute retraite est maintenant coupée
vers lamont. Avec de leau jusqu'aux hanches, nous
parcourons environ 200 mètres. Puis un trou profond nous oblige
à nager. Une corde à la ceinture, lun de nous traverse
le bassin et hale les sacs. Pendant ce temps, ses camarades
installent un nouveau rappel en deçà du trou, car une quatrième
cascade, haute de 5 à 6 mètres, nous barre la route et, sur
ses bords, nous ne voyons aucune saillie de rocher pour placer
la corde.
Au même point, la gorge fait un coude à droite,
semble aboutir à un cul-de-sac, et dessine un autre coude
vers la gauche, où le torrent se précipite en une cinquième
cascade. Celle-là, nous ne savons comment la descendre: leau
sinfiltre dans un étroit boyau à peine large pour un
homme et sy écroule dune hauteur de 12 mètres
environ, en une chute coupée en son milieu par une marmite.
Le torrent à létroit y tourbillonne dune façon
redoutable. Une berge très inclinée avoisine le boyau. Nous
la suivons. Elle est bientôt coupée par un escarpement dune
dizaine de mètres. Un rappel nous déposerait au pied de lembarrassant
ressaut; mais aucun piton de rocher ne fait saillie sur les
bords. Les fiches de fer que nous tentons de planter ne senfoncent
pas suffisamment. Nous nous décidons à placer un anneau de
rappel autour dun rocher situé très loin du bord. Comme
nous risquons un dangereux pendule, par suite de linclinaison
de la berge vers la cascade, nous enfonçons tant bien que
mal des pitons de fer qui empêcheront la corde de déraper.
Nous envoyons les sacs en éclaireurs au pied de lescarpement
et nous descendons à la force des poignets, pour éviter lirritante
friction de cette corde trempée qui refuse de glisser. Naturellement
nous aboutissons dans un trou profond où la natation est de
rigueur. Tout en barbotant, nous poussons les sacs vers un
îlot rocheux. Cette fois, la corde résiste à nos efforts lorsque
nous voulons la rappeler. Nous devons tirer tous les quatre,
et de toutes nos forces, pour la récupérer.
Immédiatement après, nous contournons un
nouveau ressaut de quelques mètres avec laide de la
corde et dune vire sur la paroi gauche, dont les rochers,
comme passés au savon noir, s'avèrent terriblement glissants.
Un tronc darbre, dégringolé du haut des falaises et
posé en long, nous permet de descendre le ressaut suivant
par une chevauchée pittoresque.., et gluante. Cest ici
quun affluent de lOlhadibie, le ruisseau de Saratcé,
dont parle MARTEL, tombe en cascade sur la paroi de la rive
droite.
Par la suite, durant un parcours dune
longueur quil nous est difficile dapprécier, aucun
obstacle notable ne nous arrête, à part quelques trous à traverser
à la nage, des chutes de 2 à 3 mètres, une de 5 mètres, qui
exigent lemploi de la corde. Le canyon, toujours étroit
et tortueux, toujours sombre et dominé par des escarpements
énormes, nous semble ne devoir jamais finir. A chaque coude
du défilé nous redoutons de voir le sol seffondrer en
un gouffre où nous serons contraints de procéder à une descente
pénible sous des trombes deau. Nos baignades incessantes
dans ce torrent assez froid (14 à 15°) commencent à nous lasser.
Nous grelottons douloureusement entre chaque immersion. De
plus, le temps sest gâté; il pleut. Il est vrai que
les multiples surplombs des parois nous protègent des averses,
mais de sourds grondements de tonnerre nous inquiètent; si
le torrent venait à grossir?... Nous apprendrons le lendemain
quun violent orage sest déchaîné sur Pau. De la
terrasse du boulevard des Pyrénées, nos camarades ont observé
de lourdes nuées chargées délectricité au-dessus du
pic dOrhy, et notre ami Herbert WILD, plein dinquiétude,
est accouru chez lami BERNIS et sest écrié enlevant
les bras au ciel " Les malheureux.. Ils vont être
pris comme des rats dans un égout " (sic). Heureusement,
nous neûmes pas à subir un sort aussi tragique!
Mais, après un long parcours tranquille,
un grondement avertisseur nous donne le frisson; plus
de doute, cest une nouvelle cascade. A un détour de
la gorge, elle se creuse brusquement sous nos pieds; elle
a 8 à 10 mètres. Nous franchissons un enchevêtrement indescriptible
de troncs darbres à demi pourris et, tandis que Dubosc,
bravement, descend dans leau, je "vire" le
ressaut vers la gauche par une escalade risquée; en cas de
chute, après tout, jen aurais été quitte pour un plongeon
de 10 mètres en eau profonde. Je regagne le fond du thalweg
par des pentes raides, terreuses, pleines de ronces. Cazalet
et Mailly suivent mes traces, ne voulant pas laisser passer
non plus cette occasion déviter un bain.
Maintenant le canyon sélargit, un vrai
petit plateau verdoyant réjouit nos regards, et, ô joie! nous
apercevons un coin de ciel bleu. Les nuages ont fui; un rayon
de soleil nous frôle.., la délicieuse caresse. Mais le soleil
illumine aussi, devant nous, un gigantesque bastion grisâtre,
haut de 300 mètres, aux parois lisses comme une cuirasse:
les gorges ne sont pas finies.
Ce coin reposant nest quune
oasis sur notre pénible route. Dubosc a beau dire que le terrain
shumanise, nous ne sommes pas au bout de nos peines.
Une nouvelle cascade est là pour nous lapprendre; nous
lévitons en grimpant à gauche sur un tertre. Nous dévalons
de lautre côté une raide pente herbeuse. Dubosc reconnaît
alors la muraille le long de laquelle il est descendu avec
ses compagnons en 1929. Nous en avons donc terminé avec la
partie inconnue des gorges. Mais nous ne pouvons sortir que
par laval de cette longue faille et de rudes épreuves,
plus pénibles qu'acrobatiques, nous attendent encore.
Nous tombons en arrêt devant une chute de
23 mètres. Elle est plus large que les autres; leau
y rebondit sur d' énormes saillies en surplomb et se précipite
en plein vide. Nous avisons sur la gauche une sorte de cheminée
ou l'eau ne coule pas; elle nous permet d'effectuer un rappel
à sec; pas tout à fait cependant. A la base de la muraille,
un bassin, à peine large de 2 à 3 mètres mais profond de 3
ou 4, nous accueille fraîchement; et, pour traverser ce bras
d'eau que nous franchirions dun bond si nous pouvions
prendre appui sur des pierres moins glissantes, nous devons
nous immerger tout entiers.
A travers un amoncellement de blocs de forte
taille, nous gagnons à pied sec, 200 mètres plus loin, le
déversoir de la dernière cascade importante. Ici sarrondi,
en voûte sur notre tète et au dessus de la chute, "la
monstrueuse grotte" de MARTEL. La paroi de la rive
droite se creuse en une profonde excavation, sous laquelle
gronde la cataracte . Notre descente en rappel à côté de la
chute principale nous balance dans le vide sous des cascatelles
qui ruissellent désagréablement le long de notre corps. Nous
frôlons au passage une énorme roche en pendentif qui affecte
étrangement la forme dun cur. Une fois de plus,
la corde ne se montre pas docile au rappel . A nos tractions
violentes elle résiste, et ne vient que centimètre par centimètre.
Elle cède enfin et sabat dans le torrent.
Avec la plus grande rapidité possible, car
il nous semble que le jour baisse, nous bondissons sur des
rochers glissants où le moindre faux pas nous vaut une rude
chute sur les reins. Si le terrain est moins accidenté, les
gorges conservent toujours une grandeur écrasante et nous
ne pouvons voir la moindre parcelle de firmament. Tout à coup,
à un détour du canyon, les parois se rapprochent, se rejoignent.
Leau sengouffre dans un antre obscur "
Le tunnel " annonce Dubosc. Dans une pénombre plus
impressionnante quune nuit complète, nous distinguons,
aux reflets plombés de leau, un véritable lac souterrain
long de 20 à 25 mètres, large de 4 à 5, très profond. A l'
angoisse de nous replonger dans cette eau, que nous devinons
plus glaciale ici quailleurs se joint lappréhension
de nous lancer à la nage dans cette crypte dantesque dont
nous napercevons pas bien le débouché au grand jour.
Par un effort de volonté, nous ranimons notre courage un peu
refroidi. Pour que je puisse tirer les sacs, mes camarades
mattachent une corde à la ceinture et je mélance,
sans prendre le temps dhésiter, dans des eaux plus noires
que celles du Styx. Je fends leau avec rage pour lutter
contre le froid; je reprends pied, je tire les impédimenta;
mes camarades plongent à leur tour. Le souvenir de cette traversée
souterraine demeure en moi comme la vision la plus fantastique
du canyon d' Holzarté. Il me semble avoir rêvé quand j' évoque
ces eaux sombres, cette demi-obscurité tragique, le tumulte
de l' eau dans cette caverne de cauchemar et mes trois compagnons
tirant leur coupe en laissant derrière eux un sillage blanchâtre,
dans ce décor digne dillustrer " lEnfer
" de DANTE.
Des bassins nombreux et profonds se succèdent
ensuite à un rythme accéléré, sans nous laisser le temps de
reprendre haleine. Nous émergeons du dernier, claquant des
dents, affamés par 13 heures de jeûne, littéralement vidés
de nos calories. Nous interrogeons Dubosc: " Combien
de temps encore pour sortir de ces maudites gorges ?"
; il répond dun air innocent " Trois heures
et demie à peu près ". Dans une poche imperméable
en caoutchouc, nous avons emporté une montre et quelques vivres.
La montre marque 17 h 30. Lorage a repris; le tonnerre
emplit les gorges daffreux roulements; il pleut. A l'abri
dune caverne, nous grignotons du sucre, des gâteaux
secs, buvons un peu da1cool. Dix minutes après nous
marchons a toute vitesse. Nous avons de leau jusqu'auxaux
genoux, parfois jusqu'à la ceinture .Nous courons presque.
Tout à coup, levant la tête, nous apercevons, très loin, très
haut, un mince trait noir en travers des lèvres de limmense
faille: la passerelle. Plus loin, nous nous heurtons à la
jonction, confluent des torrents dOlhadibie et dHyharca.
Leau y bouillonne brutalement. Nous grimpons sur les
pentes de la rive droite, raides, terreuses, pleines dune
végétation touffue. Nous descendons à la corde. Et voici les
eaux glauques et profondes du " Trou du Noyé ",
où périt jadis un pêcheur. Il nous est possible de le "
virer " par la rive gauche, grâce à une escalade aventureuse.
Enfin, pour éprouver jusqu'auau bout
notre patience, le torrent nous réserve la désagréable surprise
dun rapide. Dubosc, le moins frileux de tous, senfonce
résolument dans leau jusqu'auxaux épaules, grimpe
sur une terrasse qui nous domine, et nous lance de là-haut
une corde. Toujours pour éviter des baignades, nous le suivons
dans une caverne imposante à deux issues, qui lui rappelle
un sombre bivouac, et que nous traversons. Cet antre est baptisé
" la Cathédrale ". Nos voix y résonnent
comme sous les voûtes de Notre-Dame. Une demi-heure encore
ou une heure, je ne sais, nous pataugeons dans le torrent;
et, sans transition, les parois géantes sabaissent,
font place à une paisible forêt, à des champs verdoyants.
Les visions fantastiques sévanouissent.
Lorage a cessé, le ciel sest
éclairci. Le sentier que nous avons suivi ce matin est là
sur notre droite. Lauto nous attend à dix minutes de
marche. Il est 20 heures 30. La nuit tombe. Parvenus sur le
sentier nous tournons la tête: derrière nous, un paisible
vallon déploie son relief tranquille.Rien ne permet de soupçonner,
dans ce paysage souriant, dans la paix de ces prairies et
de ces forêts silencieuses, 1'existence du prodigieux canyon
dHolzarté-Olhadibie. Et nous croyons nous réveiller
d'un sommeil hanté de rêves étranges.
Après un dîner réconfortant au village de
Licq-Athérey, nous reprenons la route. Dubosc et moi nous
relayons au volant de la voiture, car un sommeil impérieux
pèse sur nos paupières; le ronflement du moteur a peine à
couvrir ceux de Cazalet et de Mailly.
A 1 heure 30 du matin nous traversons les
rues désertes de Pau.
Robert Ollivier
La Montagne
Juillet 1933
Savoir
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