Le 13 juillet 1865,
nous partîmes de Zermatt
à 5 h 30 du matin; le temps était superbe et le ciel
sans nuages. Nous étions au nombre de huit : le guide Croz,
le vieux Pierre Taugwalder et ses
deux fils, lord Francis Douglas,
Hadow, Hudson
et moi. Pour plus de sécurité, chaque touriste avait son guide.
Le plus jeune de Taugwalder m'échut
en partage; fier de faire partie de notre expédition, heureux
de montrer sa vigueur et son adresse, il se distingua dès le
départ. J'étais chargé de porter les
outres qui renfermaient la provision de vin; chaque fois qu'on
y puisa dans le courant de la journée, j'eus soin de les remplir
secrètement avec de l'eau; aussi, à la halte suivante, se trouvèrent-elles
plus pleines encore qu'au départ! Ce phénomène, qui parut presque
miraculeux, fut considéré comme un heureux présage.
Notre intention n'était pas de nous élever
à une grande hauteur le premier jour ; nous montâmes donc fort
à notre aise. A 8 h 20, nous recueillîmes les objets
déposés dans la chapelle du Schwarzsee,
puis nous continuâmes à gravir l'arête qui relie le Hörnli
au Cervin. A 11 h 30, nous
arrivions ainsi à la base du pic principal: là, quittant l'arête,
nous dûmes contourner quelques saillies de rochers pour gagner
le versant oriental. Parvenus alors sur la montagne même, nous
constatâmes, à notre grand étonnement, que des pentes qui paraissaient
absolument inaccessibles, vues du Riffel
ou même du glacier de Furggen,
étaient si faciles à gravir que nous pouvions presque monter
en courant.
Avant midi, une position excellente avait été trouvée pour la
tente, à une hauteur de 3 350 mètres.
Croz partit en reconnaissance
avec le jeune Pierre, afin d'épargner
notre temps le lendemain matin. Ils traversèrent à leur extrémité
supérieure, en taillant des pas, les pentes de neige qui descendent
dans la direction du glacier de Furggen
et disparurent derrière un angle de rochers, mais nous les
vîmes bientôt reparaître à une grande hauteur sur la montagne,
grimpant avec rapidité. Quant à nous, nous nous mîmes à établir
une plate-forme solide dans un endroit bien abrité, pour y
dresser la tente; puis nous attendîmes impatiemment le retour
des deux guides. Les pierres qu'ils faisaient tomber signalaient
leur présence à une altitude déjà fort élevée; nous pouvions
donc espérer que l'ascension serait facile. Enfin, vers 15
heures, nous les vîmes revenir, en apparence très animés :
- Eh bien, Pierre,
qu'en disent-ils ?
- Rien de bien bon, messieurs.
Mais les deux guides nous tinrent un tout
autre langage. Tout était pour le mieux; il n'y avait pas
le moindre obstacle, pas la plus petite difficulté! Nous aurions
pu atteindre le sommet et revenir le même jour!
Le reste de la soirée se passa fort paisiblement;
les uns se chauffèrent au soleil, les autres se mirent à prendre
des croquis ou à recueillir divers échantillons. Quand le
soleil disparut, son coucher splendide nous promit une magnifique
journée pour le lendemain, et nous rentrâmes dans la tente,
où nous nous préparâmes à passer la nuit. Hudson
fit du thé; moi, je fis du café; puis chacun de nous s'enveloppa
dans son sac de couchage. Lord Francis
Douglas et moi nous occupions la tente avec les Taugwalder;
nos compagnons avaient préféré coucher en plein air. Les échos
de la montagne retentirent longtemps, après le crépuscule,
de nos rires et des chansons des guides. Aucun danger n'étant
à craindre, nous nous sentions tous pleins de gaieté et de
sécurité.

Le 14, nous
étions sur pied avant l'aube et nous partîmes dès qu'il fit
assez clair pour pouvoir se diriger. Le jeune Pierre
nous accompagna en qualité de guide et son frère retourna
à Zermatt. Suivant la direction
que les guides avaient prise la veille, nous eûmes bientôt
contourné la saillie qui, de la tente, nous dérobait la vue
du versant oriental de la montagne. Alors seulement nous embrassâmes
d'un regard cette grande arête qui se dressait devant nous
comme un gigantesque escalier naturel haut de près de mille
mètres. Elle n'était pas partout d'un accès également commode,
mais enfin nous ne rencontrâmes aucune difficulté assez sérieuse
pour nous arrêter; quand un obstacle insurmontable se présentait
de front, il nous était toujours possible de le tourner en
inclinant soit à droite, soit à gauche. Pendant la plus grande
partie de cette première escalade, il ne nous fut pas nécessaire
de recourir à la corde; Hudson
et moi nous marchâmes à tour de rôle, en tête de la colonne.
A 6 h 20, nous étions arrivés à une hauteur de 3
900 mètres; nous fîmes une première halte d'une demi-heure,
puis nous continuâmes à monter sans nous arrêter jusqu'à 9
h 55; nous fîmes alors une seconde halte de cinquante
minutes, à une hauteur de 4 270 mètres.
Deux fois nous dûmes passer sur l'arête
du nord-est, que nous suivîmes pendant une courte distance,
mais sans rien gagner au change, car elle était beaucoup moins
solide, plus escarpée et toujours plus difficile à gravir
que la face orientale. Cependant, craignant les avalanches
de pierres, nous eûmes soin de ne pas trop nous éloigner de
celle-ci.
Nous étions alors arrivés à la base de
cette partie du Cervin qui, vue
du Riffelberg ou de Zermatt,
paraît être absolument à pic et même surplomber la vallée;
il nous fut donc impossible de continuer à monter par le versant
oriental. Nous dûmes pendant quelque temps gravir, en suivant
la neige, l'arête qui descend vers Zermatt;
puis, d'un commun accord, nous revînmes vers la droite, c'est-à-dire
la face nord de la montagne. Nous avions alors opéré un changement
dans l'ordre de la marche. Croz
avait pris la tête de la colonne; je le suivais; Hudson
venait en troisième; Hadow et
le vieux Pierre formaient l'arrière-garde.
- Maintenant, dit Croz
en se mettant en marche, ce sera bien différent.
A mesure que les difficultés augmentaient,
les précautions devenaient nécessaires. En certains endroits,
on trouvait peu de prises; il était donc prudent de placer
en tête ceux dont le pied était le plus solide. L'inclinaison
générale de ce versant n'atteignait pas quarante degrés; la
neige, en s'y accumulant, avait rempli les interstices des
rochers : les rares fragments qui en perçaient çà et là la
surface étaient parfois recouverts d'une mince couche de glace
formée par la neige qui s'était fondue et qui avait gelé presque
aussitôt. C'était, sur une plus petite échelle, la contrepartie
des 215 mètres qui terminent le sommet de la pointe des Écrins,
avec cette différence essentielle, cependant, que le versant
des Écrins avait une inclinaison
de plus de cinquante degrés tandis que celle du Cervin
n'atteignait pas quarante degrés.
Ce passage n'offrait aucun danger à un
alpiniste exercé. M. Hudson,
comme dans tout le reste de l'ascension, n'y réclama nulle
assistance. Plusieurs fois, Croz
me tendit la main ou me tira à la corde pour m'aider à franchir
un endroit difficile; me retournant alors, j'offris le même
secours à M. Hudson; mais il ne l'accepta jamais, disant que
c'était inutile. M. Hadow, lui,
n'était pas habitué à de pareilles ascensions; aussi fallait-il
continuellement lui venir en aide. Mais, il est juste de l'ajouter,
la peine qu'il eut à nous suivre dans ces mauvais pas venait
simplement et absolument de son inexpérience.
Cette seule partie vraiment difficile de
l'ascension n'avait pas une grande étendue. Nous la traversâmes
d'abord presque horizontalement sur une longueur d'environ
cent vingt mètres; nous montâmes ensuite directement vers
le sommet pendant près de vingt mètres; puis nous dûmes revenir
sur l'arête qui descend vers Zermatt.
Un long et difficile détour qu'il nous fallut faire pour contourner
une saillie de rocher nous ramena sur la neige. A partir de
ce point, le dernier doute s'évanouit! Encore soixante mètres
d'une neige facile à gravir, et le Cervin
était à nous!
Reportons un instant notre pensée vers
les Italiens qui avaient quitté Le Breuil
le 11 juillet. Quatre jours s'étaient
écoulés depuis leur départ et nous craignions de les voir
arriver les premiers au sommet. Pendant toute l'ascension,
nous n'avions cessé de parler d'eux, et plus d'une fois, victimes
de fausses alarmes, nous avions cru voir des hommes sur la
cime de la montagne. Notre anxiété croissait donc à mesure
que nous montions. Si nous allions être distancés au dernier
moment! La raideur de la pente diminuant, on put quitter la
corde; Croz et moi nous nous
élançâmes aussitôt en avant, exécutant côte à côte une course
folle qui se termina ex æquo. A 13 h 40, le monde
était à nos pieds, l'invincible Cervin
était conquis! Hourra! pas une seule trace de pas ne se voyait
sur la neige!
Et cependant notre triomphe était-il bien
certain ?
Le sommet du Cervin
est formé d'une arête grossièrement nivelée, longue d'environ
cent sept mètres; les Italiens étaient peut-être parvenus
à l'extrémité la plus éloignée? Je gagnai en toute hâte la
pointe méridionale en scrutant la neige d'un il avide.
Encore une fois, hourra! pas un pied humain ne l'avait foulée.
Où pouvaient être nos rivaux ? J'avançai la tête par-dessus
les rochers, partagé entre le doute et la certitude. Je les
aperçus aussitôt, à une immense distance au-dessous de nous,
sur l'arête; à peine l’il pouvait-il les distinguer.
Agitant en l'air mes bras et mon chapeau, je me mis à crier
:
- Croz! Croz!
venez vite, venez ici!
- Où sont-ils, monsieur ?
- Là, vous ne les voyez pas, là tout en
bas ?
- Ah! les coquins, ils sont encore bien
loin!
- Croz, il
faut absolument qu'ils nous entendent.
Nous criâmes donc à tue-tête jusqu'à ce
que nous fûmes enroués. Les Italiens semblaient regarder de
notre côté, mais nous n'en étions pas bien sûrs.
- Croz, il
faut qu'ils nous entendent! ils nous entendront.
Saisissant alors une grosse pierre, je
la poussai de toutes mes forces dans l'abîme et sommai mon
compagnon d'en faire autant au nom de l'amitié. Employant
nos bâtons en guise de levier, nous soulevâmes d'énormes blocs
de rochers, et bientôt un torrent de pierres roula le long
de la montagne. Cette fois il n'y avait plus de méprise possible.
Les Italiens, épouvantés, battirent en retraite au plus vite.
Cependant je regrettais vivement que le
chef de cette expédition n'eût pas été avec nous à ce moment,
car nos cris de triomphe durent lui porter un coup terrible.
L'ambition de toute sa vie se trouvait déçue par notre victoire.
De tous les hardis montagnards qui avaient tenté l'ascension
du Cervin, c'était certes celui
qui méritait le mieux d'arriver le premier au sommet. Le premier,
il avait eu la gloire de croire au succès, et seul il avait
persisté dans son opinion. Son rêve était d'atteindre le point
culminant par le versant qui regarde l'Italie, pour l'honneur
de sa vallée natale. Une fois, il eut tous les atouts en main,
il joua de son mieux, mais une seule faute lui fit perdre
la partie.
Mes amis nous ayant rejoints, nous retournâmes
à l'extrémité septentrionale de l'arête. Croz
saisit alors le bâton de la tente et le planta dans la neige
à l'endroit le plus élevé.
- Bon, dîmes-nous, voilà bien la hampe,
mais où est le drapeau ?
- Le voici, répondit-il en ôtant sa blouse
qu'il attacha au bâton.
C'était là un bien pauvre étendard et pas
un souffle de vent ne le faisait flotter; cependant on le
vit de partout à la ronde, de Zermatt,
du Riffel, de Valtournanche.
Au Breuil, ceux qui guettaient
l'arrivée des guides au sommet se mirent à crier :
- La victoire est à nous!
Les "bravos pour Carrel " et
les " vivats " pour l'Italie éclatèrent de toutes
parts; chacun célébra le glorieux événement. Ils furent bien
désabusés le lendemain matin. Tout était changé; les guides
revinrent tristes, humiliés, abattus, sombres et découragés.
- Ce n'est que trop vrai, dirent-ils, nous
les avons vus de nos propres yeux, ils ont fait rouler des
pierres sur nous! L'ancienne tradition est vraie, la cime
du Cervin est défendue par des
esprits!
Nous retournâmes à l'extrémité méridionale
du sommet, pour élever une petite pyramide de pierres, puis
nous admirâmes la vue qui se déroulait à nos yeux.
C'était une de ces journées pures et tranquilles
qui précèdent d'ordinaire le mauvais temps. L'atmosphère,
profondément calme, n'était troublée par aucun nuage, par
aucune vapeur. Les montagnes situées à soixante quinze kilomètres,
que dis-je ? à cent kilomètres de nous, se voyaient dans tous
leurs détails caractéristiques. Celles dont les formes nous
étaient familières évoquaient en foule dans notre mémoire
les heureux souvenirs de nos courses des années précédentes.
Pas un des grands pics des Alpes
ne nous était caché.
Je la revois encore, aussi nettement qu'à
cette heure, cette grande ceinture de cimes géantes dominant
les chaînes et les massifs qui leur servaient de base. Je
revois d'abord la Dent Blanche
au splendide sommet blanc; le Gabelhorn,
le Rothorn à la pointe aiguë;
l'incomparable Weisshorn; les
Mischabelhörner, qui dominaient
tout, flanquées par l'Allalin,
le Strahlhorn et le Rimpfischhorn;
puis le Mont Rose avec ses nombreuses
pointes, le Lyskamm et le Breithorn.
Par-derrière se dresse le groupe superbe de l'Oberland
bernois, dominé par le Finteranrhorn
; les groupes du Simplon et du
Saint-Gothard; la Disgrazia
et l'Ortelen.
Au sud, nos regards plongent bien au-delà
de Chivasso dans la plaine du
Piémont. Le Viso, éloigné de
cent soixante kilomètres, paraît tout près de nous; à deux
cents kilomètres de distance se montrent les Alpes
Maritimes que ne voile aucune
brume. En me tournant du côté de l'ouest, je reconnais ma
première passion, le Pelvoux,
les Écrins et la Meije;
puis, après avoir contemplé les massifs des Alpes
Graies, j'admire le roi des Alpes,
le magnifique Mont Blanc, splendidement
éclairé par les rayons dorés du soleil.
A 3 309 mètres au-dessous de nous
s'étendent les champs verdoyants de Zermatt, parsemés de chalets
d'où s'échappent lentement des filets d'une fumée bleuâtre.
De l'autre côté, à une profondeur de 2 700 mètres,
s'étalent les pâturages du Breuil.
Je vois encore d'épaisses et tristes forêts, de fraîches et
riantes prairies, des cascades furieuses, des lacs tranquilles,
des terres fertiles et des solitudes sauvages, des plaines
fécondées par le soleil et des plateaux glacés; les formes
les plus abruptes, les contours les plus gracieux, des rochers
escarpés et à pic, des pentes doucement ondulées; des montagnes
de pierre ou des montagnes de neige, les unes sombres, solennelles,
les autres étincelantes de blancheur, ornées de hautes murailles,
de tours, de clochetons, terminées en pyramides, en dômes,
en cônes, en aiguilles, en flèches! Toutes les combinaisons
de lignes que l'univers peut offrir, tous les contrastes que
l'imagination peut rêver!
Nous restâmes une heure entière au sommet.
One crowded hour of glorious life,
(Une heure d'une richesse éblouissante.)
Cette heure passa trop vite, et nous nous
préparâmes à descendre.
Edward
WHYMPER
(Escalades)
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