| En 1874, j'étais
monté au Vignemale par les cheminées de Cerbillona,
route pénible et peu fréquentée, car
guides et touristes préfèrent ordinairement
la rive gauche du glacier de Montferrat, dont la pente peu
inclinée les conduit sans danger à dix minutes
de la cime. Mais ces deux voies forcent à de grands
détours, je parle surtout pour ceux qui viennent de
Cauterets. Ne pourrait-on pas abréger l'ascension,
non pas en montant par le côté Nord qui tombe
droit sur les Oulettes, mais par le vallon du Clot de la Hount,
qui ne se trouve séparé du cirque des Oulettes
que par une arête étroite, et par où l'on
atteindrait directement la cime de la Pique-Longue ? C'est
ce qu'avait pensé M. Frossard, membre de la Société
Ramond, et il l'avait tenté en 1868, mais le glacier
était cette année-là tellement dur et
crevassé, que les ascensionnistes furent forcés
de rétrograder, après avoir failli périr,
et la voie du Clot de la Hount fut déclarée
impraticable.
Cependant j'avais formé depuis longtemps
le projet de tenter l'aventure, et je ne me laissai pas décourager,
convaincu qu'il faut toujours juger les choses par soi-même
et de près. Du reste, le glacier qui, par son mauvais
état, avait été la principale cause de
l'insuccès de M. Frossard, pouvait se trouver cette
année, par suite de l'abondance de la neige, beaucoup
plus accommodant. Mon compagnon habituel d'excursions, Jean
Bazillac, accepta avec joie de m'accompagner, et nous nous
mîmes en quête de guides. La chose n'était
pas aussi simple qu'on pourrait le croire. Dès les
premiers mots de l'affaire, au seul nom du Clot de la Hount,
tous se récriaient, disant bien haut que personne n'y
était encore passé, que personne n'y passerait,
que ce n'était point la peine d'y aller voir. Que faire?
Des deux guides qui avaient fait partie de la première
expédition, l'un, Joseph Barane, était mort,
l'autre, Sarrettes, était je ne sais où, en
Aragon, avec M. Schrader. Les choses en étaient là,
quand Sarrettes revint : il hocha la tête d'abord, puis
consentit, et Pierre Bordenave, quoique ne s'y fiant pas trop,
se joignit à nous.
La soirée du 11 août trouva
notre petite caravane réunie à la cabane supérieure
des Oulettes, qui tout juste assez grande pour quatre, nous
fut cédée en entier par son complaisant propriétaire,
et au coucher du soleil, nous nous étendions sur une
couche odorante, mais légèrement anguleuse,
de rhododendrons, un peu inquiets du temps que quelques nuages
commençaient à obscurcir. Nos craintes n'étaient
point vaines, car nous commencions à peine à
sommeiller, que l'orage éclata et prit bientôt
des proportions effrayantes. Je sortis de notre abri, ce qui
fut vite fait, ma tête y faisant office de porte, et
j'assistai à un de ces spectacles que l'on ne saurait
oublier ni décrire. La nuit était noire comme
de l'encre : par instants, la lueur blafarde des éclairs
illuminait le ciel, sur lequel apparaissaient sombres et menaçants
la Pique-Longue et le Petit Vignemale, qui semblaient prêts
à nous écraser. Les coups de foudre se succédaient
presque sans interruption et avec une intensité épouvantable,
et le son clair des clochettes du troupeau qui se groupait
autour de la cabane se détachait d'une façon
bizarre au milieu du fracas du vent, du tonnerre et de la
grêle. C'était à croire que quelque génie
protecteur de la montagne, soupçonnant nos projets,
voulait intimider les audacieux qui se préparaient
à forcer un rempart encore intact. J'avoue que nous
fûmes un instant découragés. Mais la fureur
des éléments avant été trop soudaine
et trop violente pour être de longue durée. Avant
minuit tout était calmé, et le lendemain matin,
à 5 heures, quand nous quittions notre abri, le ton
gris du ciel témoignait seul encore de la tempête
de la nuit.
Au lieu de monter vers la crête, sur la droite du cirque,
ce qui eût été plus direct, mais nous
aurait peut-être présenté de grandes difficultés
dès le début, les guides préférèrent
faire le détour du col des Oulettes, par où
nous devions arriver facilement au pied même du glacier
du Clot de la Hount.
Par cette voie, nous avions de plus l'avantage
de trouver de l'eau, car il s'agissait de déjeuner
confortablement, précaution indispensable à
des gens qui ont à donner un rude coup de collier.
Nous finissions à peine de sacrifier à cette
habitude quotidienne, tout près du col, que le soleil
parut, réchauffant les courages et chassant les dernières
brumes. Bientôt, nous passions le col et tournant brusquement
à gauche, nous nous trouvions vingt minutes après
en face de l'ennemi.
« Le glacier, dit M. Frossard
(Bulletin de la Société Ramond, 1870), est
très large dans le bas, ayant bien cinq à six
cents mètres; à un tiers de sa hauteur, il se
rétrécit abruptement des deux côtés
et perd à peu près la moitié de sa largeur;
au second tiers, il se rétrécit de nouveau de
la même manière, et même il se divise.
La pente est extrêmement raide depuis la base jusqu'au
sommet; le grand piton du Vignemale domine et semble surplomber
le tout à une hauteur d'au moins 600 mètres
: une pierre lancée du sommet viendrait en bondissant
sur le glacier ajouter son volume à l'immense moraine
qui encombre le Clot de la Hount. »
Telle était la route que nous avions
à suivre. A 8 heures, nous mettions le pied sur le
glacier, encore et pour longtemps à l'abri du soleil,
circonstance heureuse, qui nous épargnait le danger
des chutes de pierres. D'abord peu pénible, la montée
devint difficile à mesure que nous nous élevions,
la pente augmentant sensiblement. Mais la neige avait heureusement
juste la consistance nécessaire pour offrir à
nos pieds un appui solide, et nous pûmes arriver sans
difficulté à peu près vers l'endroit
où, moins heureux, nos prédécesseurs
avaient dû s'arrêter, et où ils n'étaient
parvenus qu'avec le plus grand danger, en taillant constamment
des marches sur le glacier.
Puis, nous essayâmes le rocher et,
à condition d'avancer avec précaution, tout
alla bien pendant un moment, mais bientôt la roche devint
lisse, presque perpendiculaire, et force nous fût de
l'abandonner. Cette fois, la situation se corsait : de quel
côté nous diriger? Le glacier, à son sommet,
formait une sorte de fourche, dont la dent de gauche, la plus
longue, presque absolument verticale, était de glace
noire; impossible de s'y hasarder; il fallait aller essayer
de l'autre. Il fut donc décidé que nous nous
dirigerions vers l'angle de la fourche, en prenant le glacier
en écharpe, et nous nous mîmes en marche, Bordenave
en avant, marquant les pas, puis Bazillac; moi et Sarrettes
à l'arrière-garde. La pente était telle
que, tandis que notre main droite tenait le bâton solidement
fixé, notre bras gauche, horizontal, prenait appui
dans la neige en s'y enfonçant jusqu'au poignet. Nous
fîmes ainsi une centaine de mètres. Une étroite
corniche de glace régnait à l'angle de la fourche
sous le rocher surplombant. Au-dessous, la pente se redressait
encore. Bordenave y grimpa légèrement, et solidement
arc-bouté, tendit son bâton à Bazillac
en lui recommandant de bien le tenir. Sage précaution,
car la neige céda sous son pied, et s'il avait négligé
la recommandation qui lui était faite, c'en était
fait de lui. Je me hissai ensuite, avec la même prudence
qui me sauva du même péril, puis nous tirâmes
Sarrettes.
Accroupis sur cette petite terrasse qui avait
à peine 50 centimètres de largeur, nous primes
un instant de repos, sondant l'effrayant abîme que nous
avions sous nos pieds, nous demandant si ce n'était
pas folie de poursuivre, car le roc était absolument
inaccessible autour de nous, et la glace du couloir, à
notre côté, était dure comme du fer et
affreusement inclinée. C'était la seule issue
possible; il ne fallait pas reculer sans l'avoir essayé.
Entre la glace et le rocher vertical, sans aspérité,
régnait un vide causé par le retrait de la glace
et celle-ci était taillée en biseau tout le
long du couloir. C'est dans cette arête que Bordenave
en équilibre, appuyé d'une main contre le rocher,
taillait avec peine des marches, comme les dents d'une crémaillère,
et nous montions peu à peu tout doucement et avec le
moins d'effort possible, tremblant à chaque instant
de sentir la glace céder sous notre poids.
Nous restions ainsi souvent plus d'une minute
immobiles et respirant à peine, dans les positions
les plus tendues. Pendant une de ces stations qui nous paraissaient
interminables, Bazillac hasarda je ne sais plus quel refrain
d'un opéra nouveau; mais la chose ne fut pas du goût
de Sarrettes qui, derrière nous, jugeait mieux encore
qu'un autre de la gravité de la situation; aussi, avec
sa rude franchise, gourmanda-t-il brusquement cette gaietéintempestive.
Je ne saurais dire au juste quelle fut la longueur de cet
affreux passage, ni combien il dura. Ce n'est que lorsque
nous eumes trouvé plus haut, sur le rocher, un équilibre
un peu plus stable, que nous songeâmes à nous
reconnaître, et nous nous amusâmes à pousser
sous nos pieds des débris de roches pour voir le trajet
que le moindre faux pas nous aurait fait parcourir.
Qu'à ce sujet, on me permette de revenir
sur une observation faite souvent, mais sur laquelle on ne
saurait trop insister : je veux parler de l'usage de la corde,
que nos meilleurs guides négligent toujours. C'est
ainsi que la nôtre resta tout le temps sur le dos de
Sarrettes, et pourtant jamais son emploi n'eût été
plus utile que dans cette périlleuse ascension. Dans
plusieurs circonstances j'ai vu cette négligence faillir
être fatale : au Balaïtous, l'an dernier, Sarrettes,
an passage de la rimaye, an pied de la grande cheminée,
ne dut son salut qu'à la poigne vigoureuse d'un berger
de Labassa qui nous accompagnait; moi-même, cette année,
en montant à la Munia, j'ai senti tout d'un coup la
neige céder sous moi, et je suis tombé durement
à une profondeur, il est vrai, d'un mètre et
demi seulement, sur un amas étroit de pierres qui émergeait
d'un rapide et profond torrent. Je ne cite là que des
incidents, mais qui sait si à la prochaine fois, l'oubli
de la corde n'aura pas des conséquences plus fâcheuses
?
Le plus difficile était fait et la
victoire paraissait assurée; mais nous n'étions
pas encore tout à fait au bout de nos peines. L'escalade
des rochers n'est guère moins pénible que celle
du couloir : il nous faut chercher les saillies, heureux encore
quand elles ne nous restent pas dans les mains; et celles
qui résistent sont tellement étroites, que nos
doigts contractés ne peuvent qu'avec peine aider le
corps à s'élever sur ces surfaces glissantes.
Nos genoux nous sont de plus de secours que nos pieds, et
nos bâtons nous embarrassent, obligés que nous
sommes de les accrocher où nous pouvons ou de nous
les faire passer l'un à l'autre. De loin en loin, quelques
rainures plus profondes, places de blocs écroulés,
facilitent un peu l'ascension. Mais le sommet qui paraît
tout près semble fuir à mesure que nous avançons,
et pas une place où nous arrêter un peu en sûreté.
Enfin les saillies deviennent plus larges, le roc est plus
profondément entaillé, et un dernier effort
nous amène sur la cime.
Notre premier soin fut de nous asseoir un
peu à l'aise, pour nous remettre de la contention physique
et morale où nous avaient tenu pendant deux heures
les difficultés qu'il nous avait fallu surmonter. Je
ne crois pas, en effet, qu'aucune ascension dans les Pyrénées
soit plus pénible. Le Balaïtous offre, peut-être,
dans sa grande cheminée et à la brèche
Latour, des passages aussi périlleux, mais ce n'est
l'affaire que de quelques instants; au Clot de la Hount, le
danger est continu. Encore avons-nous été favorisés
cette année par l'état exceptionnellement favorable
du glacier, couvert d'une neige excellente, presque jusqu'à
son sommet. Aussi n'est ce réellement pas une ascension
à conseiller, on ne peut la recommander qu'aux touristes
exercés et amateurs d'émotions.
Nous fûmes étonnés de
l'immense quantité de neige qui couvrait cette année
les Pyrénées. Le Tendenera, que nous avions
trouvé l'an passé absolument dénué
de neiges, semblait être flanqué de véritables
glaciers. Le ciel était merveilleusement clair, et
les montagnes resplendissantes au soleil ne nous avaient jamais
paru si belles.
Nous restâmes environ une heure au
sommet (j'ai négligé de noter exactement les
heures); puis nous repartimes vers 11 heures, sans songer
un seul instant à redescendre par le même chemin.
Je désirais du reste suivre le grand glacier, dont
je n'avais fait qu'effleurer, en 1874, le plateau supérieur,
pour descendre par les cheminées de Montferrat, dans
la vallée de l'Ara. Nous fûmes bientôt
arrivés à la Hourquette d'Ossoue, tantôt
courant, tantôt glissant, franchissant les petites crevasses,
contournant les grandes. De là aux Oulettes, ce fut
l'affaire de quelques enjambées. Splumous fut rapidement
dépassé; puis le lac de Gaube, le Pont d'Espagne
et le Cériset; et quatre heures et demie après
avoir quitté, le sommet du Vignemale, nous fimes notre
entrée à Cauterets.
L'incrédulité accueillit d'abord
le récit de notre succès; ce ne fut que lorsqu'on
eut vu sur le glacier les traces de nos pas, qu'il fallut
bien admettre l'évidence.
Je ne puis pas terminer sans remplir un
devoir qui consiste à rendre hommage au dévouement
et au courage de nos guides. La réputation de Sarrettes
n'est plus à faire, et malgré ses soixante ans
passés, il est encore digne de la confiance des touristes;
on trouverait difficilement un type plus parfait (le montagnard,
et sous une rude enveloppe, plus de discrétion, d'honnêteté
et de dévouement. Bordenave, chasseur intrépide,
jeune encore, agile et aimant son métier, est formé
à l'école de Sarrettes; il y a quelques années
encore, il ne connaissait guère que les environs de
Cauterets, maintenant qu'il nous a accompagnés, M.
Bazillac et moi, dans presque toutes les grandes ascensions
du Balaïtous au Néthou, nous avons pu l'apprécier,
et nous le recommandons d'autant plus vivement que la race
des guides de bonne trempe est près de s'éteindre
à Cauterets. Bien peu parmi les jeunes se livrent aux
courses longues et pénibles, alors qu'on peut si doucement
gagner sa vie en accompagnant à cheval les dames et
les enfants au lac de Gaube ou au Monné. |