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Les vainqueurs
du Couloir de gaube

Henri Brulle
1854-1936 |

Célestin Passet
1845-1917 |

Roger de Monts
1850-1914 |
Jean Bazillac
1857
1928 |
F.Bernat
salles
1855-1934 |
Bien que je
neusse pas perdu toute idée de retour aux Alpes, où javais fait dassez bons débuts, les
circonstances avaient fait de moi un "centriste
pyrénéen"et je dois dire que je
trouvai dans la région privilégiée de Gavarnie,
à défaut de prouesses qui confèrent la renommée, beaucoup
de plaisir et pas mal de bon sport. Et, parmi les variantes
que peuvent suggérer la soif du nouveau et un peu dimagination
en un pays qui semblait épuisé, viennent en première ligne
lascension du Mont Perdu, par la cascade de séracs, inaugurée par De Monts,
et que jai répétée quatre fois, et celle du Vignemale, par le Couloir de Gaube.
Cest une fascinante
et provocante cheminée de neige et de glace ouverte dans la
paroi Nord du Vignemale, vertigineuse
et haute de 600 mètres. Jestimai quil
y avait là, pour cette montagne banale, une voie élégante.
Lentreprise, toutefois, était risquée, et si elle se
termina sans dommage, il sen fallut de peu.
Bazillac,
De Monts et moi, avec
Célestin Passet
et François Salles, abordâmes
le couloir un peu tard, à 8 h 40; le froid
y était à redouter. La rimaye, bien que large et profonde,
ne nous offrit pas de grosses difficultés, puis ce fut la
montée interminable et morne le long de la pente glaciale
et de plus en plus redressée. Pendant cinq heures,
bien que nous eussions des crampons, Célestin
tailla sans répit. A 2 heures, nous nous
trouvâmes face à face avec lobstacle que nous avions
prévu, mais qui se trouva bien plus formidable que nous ne
lavions soupçonné. Cétait un bloc énorme coincé
entre les deux parois, pas très loin du sommet, haut de 5
mètres au moins, vertical, sinon surplombant et cuirassé
dune épaisse couche de verglas. A gauche, la muraille
était absolument lisse; à droite, une cascade sengouffrait
dans un grand trou.
Nous passâmes là deux grandes
heures, anxieux, grelottants et immobiles, sur des
marches qui seffritaient peu à peu, tandis que Célestin sacharnait inlassablement à tailler sur
le mur un impossible escalier. La situation était grave; le
promoteur de lentreprise commençait à trouver lourd
le poids de ses responsabilités, et je crois que, sans le
dire, chacun promettait du fond du cur, sauf à ne pas
tenir, que sil se tirait de là on ne le reprendrait
plus en pareille galère. Cependant, le temps marchait et le
moment nétait pas loin où il faudrait prendre son parti
dentreprendre la descente de leffarant précipice
qui souvrait sous nos pieds. Irions-nous jusquau
bout? Il faudrait retailler et doubler les marches trop espacées,
pendant des heures et des heures, lutter contre la fatigue,
ne pas commettre une faute de lassitude ou dinattention,
endurer le froid terrible dune longue nuit sur la glace
.
Mais Célestin
navait pas dit son dernier mot. Avant de savouer
vaincu, un peu reposé, il voulut tenter une dernière fois
la chance, et, contre toute espérance, nous attendant à chaque
instant à le voir se renverser sur nos têtes, nous le vîmes,
à notre inexprimable joie, poser le genou sur la crête du
mur.
Il était peu prolixe quand, plus tard,
on lui parlait de son exploit. Un jour que je lui demandais
sil ne consentirait jamais à le tenter de nouveau:
"Oui, dit-il, après
avoir réfléchi, quand on aura fait la seconde, je ferai la
troisième ".
Schrader
a écrit quelque part, créant une légende fausse, que si nous
avions eu la victoire, cétait grâce à une corde lancée
den haut.
Je tiens à rectifier.
Nous avions posté deux hommes au sommet
de la Pique Longue, avec mission
de veiller, sil venait des touristes, à ce quils
ne se divertissent pas à faire rouler des pierres dans le
couloir, ce qui est dune pratique courante. Je lai
fait moi-même, et cest stupide; elles tombent bien assez
toutes seules.
Je montai donc après Célestin
et, bien quil me tirât, ce ne fut pas facile. Puis je
laidai à hisser De Monts, qui dérapa en chemin, à la grande terreur de
ceux de dessous, et au risque de nous entraîner. Comme il
ny avait pas de place pour trois sur la terrasse où
nous nous trouvions, je dus monter plus haut. Napercevant
pas de difficultés sérieuses, je continuai pour mon compte.
Le mur de glace final était fort raide, mais leau de
fusion du glacier supérieur lavait rongé profondément,
y sculptant marches et poignées; on y montait comme à une
échelle.
Nos hommes, inquiets, les heures sécoulant,
étaient descendus au bord de lentonnoir neigeux qui
constitue le débouché du couloir. Tout joyeux, quand ils maperçurent,
ils me lancèrent instinctivement leur corde que je pris dune
main comme on prend la rampe dun escalier, bientôt suivi
par les autres, dont un ou deux mimitèrent. Mais lescalade
était bien finie et la victoire acquise régulièrement. Car
jestime, en dépit dassez nombreux précédents,
que seule doit être admise et cataloguée une ascension accomplie
de bout en bout, sans aide étrangère au parti qui monte.
Et, après tout, est-il indispensable que
telle ou telle ascension soit faite? Cest à bon droit
que lhomme est fier de vaincre la montagne, mais que
celle-ci se refuse à capituler, je ny vois pas dinconvénient.
Ce serait même dun bon exemple.
Henri
Brulle
ASCENSIONS
Réédition de 1986 |