| Bien que je neusse pas perdu toute idée de retour
aux Alpes, où javais fait dassez bons débuts,
les circonstances avaient fait de moi un "centriste
pyrénéen"et je dois dire que je trouvai dans la
région privilégiée de Gavarnie, à défaut de prouesses qui
confèrent la renommée, beaucoup de plaisir et pas mal de bon
sport. Et, parmi les variantes que peuvent suggérer la soif
du nouveau et un peu dimagination en un pays qui semblait
épuisé, viennent en première ligne lascension du Mont
Perdu, par la cascade de séracs, inaugurée par De
Monts, et que jai répétée quatre fois, et celle
du Vignemale, par le Couloir de Gaube.
Cest une fascinante et provocante cheminée
de neige et de glace ouverte dans la paroi Nord du Vignemale,
vertigineuse et haute de 600 mètres. Jestimai quil
y avait là, pour cette montagne banale, une voie élégante.
Lentreprise, toutefois, était risquée, et si elle se
termina sans dommage, il sen fallut de peu.
Bazillac, De Monts et moi, avec Célestin
Passet et François Salles, abordâmes le couloir un peu
tard, à 8 h 40; le froid y était à redouter. La rimaye, bien
que large et profonde, ne nous offrit pas de grosses difficultés,
puis ce fut la montée interminable et morne le long de la
pente glaciale et de plus en plus redressée. Pendant cinq
heures, bien que nous eussions des crampons, Célestin tailla
sans répit. A 2 heures, nous nous trouvâmes face à face avec
lobstacle que nous avions prévu, mais qui se trouva
bien plus formidable que nous ne lavions soupçonné.
Cétait un bloc énorme coincé entre les deux parois,
pas très loin du sommet, haut de 5 mètres au moins, vertical,
sinon surplombant et cuirassé dune épaisse couche de
verglas. A gauche, la muraille était absolument lisse; à droite,
une cascade sengouffrait dans un grand trou.
Nous passâmes là deux grandes heures, anxieux, grelottants
et immobiles, sur des marches qui seffritaient peu à
peu, tandis que Célestin sacharnait inlassablement à
tailler sur le mur un impossible escalier. La situation était
grave; le promoteur de lentreprise commençait à trouver
lourd le poids de ses responsabilités, et je crois que, sans
le dire, chacun promettait du fond du cur, sauf à ne
pas tenir, que sil se tirait de là on ne le reprendrait
plus en pareille galère. Cependant, le temps marchait et le
moment nétait pas loin où il faudrait prendre son parti
dentreprendre la descente de leffarant précipice
qui souvrait sous nos pieds. Irions-nous jusquau
bout? Il faudrait retailler et doubler les marches trop espacées,
pendant des heures et des heures, lutter contre la fatigue,
ne pas commettre une faute de lassitude ou dinattention,
endurer le froid terrible dune longue nuit sur la glace
.
Mais Célestin navait pas dit son dernier
mot. Avant de savouer vaincu, un peu reposé, il voulut
tenter une dernière fois la chance, et, contre toute espérance,
nous attendant à chaque instant à le voir se renverser sur
nos têtes, nous le vîmes, à notre inexprimable joie, poser
le genou sur la crête du mur.
Il était peu prolixe quand, plus tard, on lui parlait de son
exploit. Un jour que je lui demandais sil ne consentirait
jamais à le tenter de nouveau: "Oui, dit-il,
après avoir réfléchi, quand on aura fait la seconde, je ferai
la troisième ".
Schrader a écrit quelque part, créant une
légende fausse, que si nous avions eu la victoire, cétait
grâce à une corde lancée den haut.
Je tiens à rectifier.
Nous avions posté deux hommes au sommet de la Pique Longue,
avec mission de veiller, sil venait des touristes, à
ce quils ne se divertissent pas à faire rouler des pierres
dans le couloir, ce qui est dune pratique courante.
Je lai fait moi-même, et cest stupide; elles tombent
bien assez toutes seules.
Je montai donc après Célestin et, bien quil me tirât,
ce ne fut pas facile. Puis je laidai à hisser De Monts,
qui dérapa en chemin, à la grande terreur de ceux de dessous,
et au risque de nous entraîner. Comme il ny avait pas
de place pour trois sur la terrasse où nous nous trouvions,
je dus monter plus haut. Napercevant pas de difficultés
sérieuses, je continuai pour mon compte. Le mur de glace final
était fort raide, mais leau de fusion du glacier supérieur
lavait rongé profondément, y sculptant marches et poignées;
on y montait comme à une échelle.
Nos hommes, inquiets, les heures sécoulant, étaient
descendus au bord de lentonnoir neigeux qui constitue
le débouché du couloir. Tout joyeux, quand ils maperçurent,
ils me lancèrent instinctivement leur corde que je pris dune
main comme on prend la rampe dun escalier, bientôt suivi
par les autres, dont un ou deux mimitèrent. Mais lescalade
était bien finie et la victoire acquise régulièrement. Car
jestime, en dépit dassez nombreux précédents,
que seule doit être admise et cataloguée une ascension accomplie
de bout en bout, sans aide étrangère au parti qui monte.
Et, après tout, est-il indispensable que telle ou telle ascension
soit faite? Cest à bon droit que lhomme est fier
de vaincre la montagne, mais que celle-ci se refuse à capituler,
je ny vois pas dinconvénient. Ce serait même dun
bon exemple.
Henri Brulle
ASCENSIONS
Réédition de 1986
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