| Escalade
artificielle et sentiment montagnard
Lintroduction, dans la technique alpine,
des moyens artificiels descalade a étonné, inquiété, scandalisé
même beaucoup de montagnards, surtout parmi les plus fervents, surtout
parmi ceux qui avaient voué à la montagne un véritable culte. Cet
afflux de matériel nouveau et révolutionnaire, cette technique compliquée
de pitons, de mousquetons, de marteaux, de doubles cordes, de rappels
horizontaux a fait craindre que, dans ce machinisme alpin, comme
dans le machinisme industriel, les facultés spirituelles du montagnard,
comme les qualités morales de louvrier, ne soient étouffées
définitivement; on a redouté que le sens esthétique, le sens
poétique ou même le simple amour de la nature ne satrophient
au bénéfice de la lutte brutale trop grande consommatrice dénergie
physique, du grimpeur forçant sa route à coups de marteau sur des
parois impossibles.
Les critiques, dont lescalade artificielle
a fait lobjet, ne sont pas sans fondement. Cependant, dans
cette matière comme dans les autres, on ne peut porter un jugement
dépourvu de nuances. Le machinisme est dangereux si lon oublie
quil est au service de lhomme et que lhomme nest
pas - ou tout au moins ne doit pas être - à son service; lescalade
artificielle est à rejeter, si elle doit devenir une fin. Si elle
reste un moyen, elle peut enrichir le Pyrénéisme. Il suffit que
lesprit domine la matière, et lhomme ses outils. Les
origines de lescalade artificielle, ses dangers, ses limites
vont faire lobjet de cet essai.
Remarquons dabord que,
dans lhistoire de lalpinisme, tous les éléments nouveaux
de léquipement, tous les perfectionnements qui tendaient à
donner aux montagnards des armes plus efficaces pour dominer la
montagne ont eu, en leur temps, leurs ennemis et ont été sévèrement
critiqués. Le piolet a eu ses détracteurs, comme les Crampons Eckenstein.
Le " panache" venant compliquer laffaire,
certains grimpeurs mettaient un point dhonneur à ne se servir
que du bâton. Cependant, Russell, après
avoir souligné quil avait tenté une ascension hivernale au
Pic dOssau "
non seulement sans piolet mais sans corde ",
ajoute: " On dédaignait en ces temps-là les précautions
minutieuses que lon prend aujourd'hui. Mais, avouons-le, nous
avions tort: cétait plutôt de lignorance naïve que du
courage".
La technique moderne du crampon, qui permet déviter
la taille de centaines et de milliers de marches, na
pas échappé aux critiques (Voir " Alpinisme ",
Juillet 1927). On peut faire, à ce sujet, un curieux rapprochement.
Déjà, à cette époque, on reprochait aux pitons de rocher " de ne pas laisser la montagne dans son état
primitif ". En même temps, les alpinistes
orthodoxes se déclaraient ennemis du "cramponnage"
et préconisaient la taille de marches comme la seule technique de
glace admissible. La contradiction saute aux yeux, puisque la taille
modifie complètement la physionomie de la montagne. Et lauteur
de larticle d"Alpinisme "
conclut: " ...Lopposition
qui se manifeste à légard de la nouvelle technique a sa source
principale dans lhabituelle inertie de lesprit humain
en présence de toute innovation". Pourquoi,
pendant quon y est, ne pas proscrire toutes les armes de lalpiniste,
pourquoi ne pas soutenir quil doit, pour être un "vrai
", un "pur
", attaquer la montagne en chaussettes
ou pieds nus, ou même tout nu ?
Il est vain de vouloir cristalliser une activité
humaine et stopper une évolution aussi normale que celle du perfectionnement
des outils nécessaires à une de ces activités. Renier les pitons
dassurance ou de progression, cest renier tout aussi
bien le piolet, les crampons, les cordes, les semelles Vibram, les
ailes de mouches, les tricounis, voire les souliers, les pantalons,
les chemises et les caleçons. Pitons, mousquetons, marteaux ont
droit de cité dans lalpinisme au même titre que les
susdits effets déquipement.
Il nest donc pas question de revenir en
arrière et de traiter par le mépris ou lignorance le matériel
moderne descalade. Mais il est très normal, très souhaitable
même, den étudier lorigine, les effets bons et mauvais,
les excès quil peut engendrer et, pour conclure, lusage
quil convient den faire.
Pour embrasser la question dune manière
aussi large que possible, il est nécessaire de préciser dabord
lessence même du Pyrénéisme - ou de lAlpinisme. Une
définition laconique est difficile à donner, et toujours incomplète.
Il en existe plusieurs qui, toutes, contiennent une part de vérité.
Parmi les différentes définitions, lune me paraît dominer
toutes les autres, parce que savants, poètes, peintres, tout aussi
bien que sportifs, marcheurs ou escaladeurs ne peuvent rien en montagne
sans énergie et sans efforts: " LAlpinisme est la lutte de lhomme
contre lui-même à travers la montagne ".
On peut ajouter, pour être aussi complet que possible: "
... et la mise en jeu du plus grand nombre possible de ses facultés
morales, intellectuelles, physiques ".
Le Pyrénéisme total doit être un résumé, un "condensé
" de lactivité humaine idéale, mettant
en mouvement toutes les tendances de lindividu, dune
façon équilibrée et hiérarchisée selon les principes de la morale
traditionnelle et daprès les données de la psychologie et
de la physiologie : intelligence, volonté, sentiments, nerfs, muscles,
etc... Remarquons en passant que très peu d'activités humaines sont
aussi complètes que lAlpinisme bien compris.
Considérons quon peut distinguer deux sortes
de Pyrénéisme celui de tout le monde, pyrénéisme subjectif, si lon
peut dire, dont la valeur est relative à la personnalité de celui
qui le pratique: un bureaucrate sédentaire et peu entraîné aura
autant de mérite et mettra en action autant de facultés morales
et physiques, sinon davantage, an faisant une course facile, que
le grimpeur bien entraîné et possédant une technique perfectionnée,
quand il réussit une escalade de sixième degré. La deuxième sorte
de pyrénéisme est plus objective: cest le pyrénéisme dit davant-garde,
celui des meilleurs de leur époque, celui qui, pour mettre en jeu
toutes les facultés des pratiquants très entraînés, très expérimentés,
doit sorienter vers des formules nouvelles, des itinéraires
et des courses réservant le plus de surprises et dinconnu.
Le grimpeur pour qui le Mur de la Cascade,
larête Crabioules-Lézat, la Crête du Diable sont terrains connus ou faciles à connaître,
doit, pour faire appel à sa volonté, dominer sa peur, concentrer
son attention, faire jouer sa réflexion et son esprit méthodique,
aborder des courses moins connues, moins décrites et, sinon plus
difficiles, du moins présentant un bon nombre de points dinterrogation
au sujet de litinéraire, des difficultés et des conditions.
Il faut que le meilleur grimpeur se demande sil est capable
de réussir telle ou telle course, quil entre en lutte contre
lui-même, contre ses appréhensions, contre le Sancho Pansa qui se
dissimule en chacun de nous et préfère le confort et la sécurité
à laventure et à ses aléas.
Ce sont les alpinistes davant-garde
qui ont perfectionné le matériel alpin, afin de reculer les limites
de leurs possibilités et de trouver du nouveau, toujours du nouveau.
"Le Pyrénéisme naurait
pas dhistoire et se réduirait à la plus monotone nomenclature
si, génération après génération, nous répétions les mêmes gestes
stéréotypés, obéissant à des méthodes identiques, à des inspirations
inchangées, à une pensée calque des pensées précédentes. Cette imitation
servile des esprits et des procédés étoufferait la personnalité
et ne laisserait aucune place au génie, à la séduisante fantaisie...
". Ainsi sexprime Georges
Cadier.
Russell et
Packe explorèrent les Monts-Maudits
sans carte ni renseignements. Packe fit, la carte, Russell
donna les renseignements, fournissant ainsi des armes nouvelles,
un équipement nouveau à leurs successeurs. Faut-il renier les cartes
? Le piolet a permis de vaincre des parois de glace inconnues; faut-il
renier le piolet ? Les crampons ont permis den gravir de plus
longues, parce quils permettaient daller plus vite.
La corde a réduit le danger, donc a permis daborder des terrains
nouveaux. Et, peu à peu, les terrains vierges devinrent rares. Presque
toutes les parois gravissables en escalade libre furent explorées,
décrites, archi-connues. Dautres parois demeuraient, que souvent
quelques mètres seulement de rocher lisse et interdits à un bipède
empêchaient de connaître. Depuis longtemps, les procédés artificiels
descalade avaient été essayés (pitons par Brulle
et Célestin Passet aux Surs
de Troumouse, pitons et même arbalètes au Capéran
de Sesques par Motas dHestrcux
et labbé Gaurier). Avant même
que la technique moderne fut mise au point, des courses furent réussies
par des procédés artificiels: la Grande Aiguille
dAnsabère, le couloir Pombie-Suzon.
Un jour, Ilans Dulfer, célèbre grimpeur
du Tyrol, perfectionna ce matériel
rudimentaire et de nouvelles voies devinrent abordables, comme la
paroi Sud-Est de la Fleischbank. Et
un nouveau champ dexploration souvrit ainsi aux montagnards
entreprenants. Le piton était donc, à lorigine, une arme nécessaire
aux grimpeurs davant-garde pour conserver à lalpinisme
son caractère nécessaire dexploration, de lutte contre linconnu,
caractères indispensables à sa vitalité.
Dans les Pyrénées,
le piton a permis un bond en avant. Tout dabord il a donné
une confiance suffisante pour sattaquer sans excès de témérité
à des problèmes dont la solution par lescalade libre paraissait
très chanceuse (voir Pique-Longue
sans pitons); telles furent la muraille
de Pombie (les deux premiers itinéraires parcourus), la face
Nord de la Pique-Longue, la face Ouest.
du Petit Pic dOssau; les pitons
ny sont pas nécessaires, mais ils ont fait croire à la possibilité
de ces ascensions. Par la suite, des courses, impossibles sans pitons,
ont été réussies à la face Sud directe de la Pointe
Jean-Santé, à la face Nord et à la face Nord Est du Petit
Pic, à léperon Nord de la Pointe de France, à léperon Ouest du Lézat
et à la face Est du Spijeoles.
Nous venons donc détudier,
à la fois, les origines et les premières conséquences du matériel
moderne descalade. Je ne cite que pour mémoire les quelques
deux cents parois explorées grâce à lui, dans les Dolomites.
A ces répercussions immédiates
sur le Pyrénéisme davant-garde, vinrent sen ajouter
dautres dans le Pyrénéisme classique, dans le domaine des
courses déjà connues, lefficacité morale - et Souvent réelle
- du piton dassurance, voire du piton utile à la progression,
fut utilisée dans des ascensions qui avaient été réussies sans aide
artificielle. Et alors, la valeur de ces courses diminua. Le surplomb
de la face Ouest du Lézat, franchi une première et deuxième fois en escalade
libre, se voit truffé de six pitons à la troisième ascension et,
par la suite est souvent franchi avec au moins un piton. Il est
certain que la course est ainsi dévalorisée. Certains grimpeurs
sinquiétèrent de cette évolution. Ils ne verraient pas sans
amertume la fissure Calame-Carrive
d Ansabère, qui a coûté la vie à ses premiers vainqueurs,
franchie maintenant avec des pitons. Cest un cas de conscience.
Cependant, si beaucoup de courses ont été mises à la portée dun
plus grand nombre de grimpeurs, si leur valeur a diminué, lexploit
des premiers vainqueurs demeure toujours aussi valable car, encore
une fois, la valeur de lalpiniste se mesure à ses qualités
morales et non pas simplement à son entraînement, à sa technique
et aux moyens nouveaux que celle-ci met à sa disposition. Cest
à cette efficacité nouvelle, qui diminuait le prestige des pics
et des parois, quen voulaient les vieux montagnards; cest
elle qui leur a inspiré des critiques acerbes contre les innovations:
amoureux de la montagne, les Pyrénéistes chevronnés la voyaient
moins respectable et moins respectée; fiers à juste titre de leurs
propres conquêtes, ils craignaient, non sans raison parfois, de
les voir méprisées par de nouveaux grimpeurs mieux armés queux,
mais en réalité nullement plus forts.
Hélas! cest une loi naturelle,
en alpinisme, que cette régression de la valeur des courses, que
ce recul de linconnu et du charme qui sy attache,
que cet envahissement progressif des régions, des versants, des
parois dont la solitude était autrefois réservée à un petit nombre
délus. On peut le regretter, on ne peut lempêcher. Nous
avons vu que les pitons ne sont pas les seuls à incriminer dans
cette affaire. Cartes, guides, articles, livres, piolets, crampons
et tous les progrès de léquipement, de la technique, de lexpérience,
toutes les vulgarisations ont tendu à chasser le mystère de la montagne
et, par conséquent, la poésie, la légende, lauréole et les
mirages merveilleux des déserts. Si lascension du Nethou
était un exploit au temps de Franqueville
et de Tchihatcheff, à cause de linconnu inquiétant qui
défendait la plus haute cime de la chaîne, ce nest plus maintenant
quune promenade pour les baigneurs Luchonnais. Les noms de
Franqueville et Tchihatcheff nen resteront pas moins inséparables
dune conquête capitale du Pyrénéisme, alors que les baigneurs
Luchonnais nont aucun titre à pareille gloire. Comme le dit
le Président actuel du G.H.M., Lucien Devies, "
tous ceux qui font aujourdhui le Grépon ne sont pas Mummery."
Avant de clore ces considérations sur les effets vulgarisateurs
auxquels le piton contribue en partie - mais en partie seulement
- il convient de mentionner un jugement catégorique, dû au célèbre
alpiniste Guido Lammen: "Le piton brise le péril sacré ".
Certains pyrénéens lont adopté et un courageux polémiste,
qui signe XXX (Bulletin Pyrénéen) déclare sans rire: "
Des crampons sont enfoncés, et lhomicide Aiguille dAnsabère
nexiste plus ". Dabord, si
M. XXX lavait gravie - ou avait essayé - il se serait aperçu
quelle existait toujours, cette aiguille volatilisée par la
magie de quelques crampons. De jeunes grimpeurs lété dernier,
sen sont aperçut également... Ensuite, le terme "péril
sacré " est trop spécial à Guido
Lammer, dont on connaît la conception un peu outrancière
de lalpinisme. Cet alpiniste solitaire, dune force morale
dailleurs remarquable, a poussé un peu loin le principe alpin
"se vaincre soi-même" : "
Enlevez-moi tout ce que vous voudrez, écrivait-il à peu près mais
laissez-moi la peur ". Lamour de
la peur - pour le plaisir de la vaincre - est un sentiment louable,
à la condition de ne pas dépasser la mesure. Chez Lammer,
il frise le sadisme. La montagne réserve une quantité suffisante
de dangers quon ne peut écarter absolument, quelles que soient
les précautions prises, et la fatalité préside à tant daccidents
jour que le goût du risque et de la victoire sur soi-même y trouvent
toujours leurs comptes, en dépit de quelques pitons plantés de-ci
de-là. Lenjeu de lalpinisme est assez sérieux - c'est
la vie même du grimpeur - pour justifier des précautions que chacun
utilise comme bon lui semble selon son jugement et... sa sûreté
on escalade. Cette considération suffit, semble-t-il, à mettre à
labri de toute critique le piton dassurance.
Quant au reproche quon lui fait parfois,
de défigurer la montagne, il ne vaut pas la peine quon sy
arrête. Quiconque possède la moindre expérience sait quun
piton ne se remarque guère sur une paroi et que bien souvent le
grimpeur ne le voit quau moment de lutiliser.
Cependant, on peut adresser à lescalade
artificielle, des critiques étayées sur des arguments beaucoup plus
solides. Un tel entrelacement de cordes, un tel poids de ferraille
ne vont-ils pas étouffer lâme du grimpeur, en faire une brute
sportive ? Les possibilités nouvelles offertes par lescalade
artificielle ne vont-elles pas le pousser vers des entreprises aussi
folles que ridicules, qui n' auront plus rien de commun avec la
montagne ? Quels sont ces dangers indiscutables ?
Il en est un, dabord, qui est commun à
tous les perfectionnements techniques: devenir une fin en soi. Assez
complexe, demandant un apprentissage, procurant des sensations physiques
violentes, lescalade artificielle risque de passionner lapprenti
montagnard au point que celui-ci ne voit plus la montagne que sous
forme de pitons, de doubles cordes, de surplombs énormes. Ainsi
le cyclisme, moyen pratique de circuler rapidement, moyen touristique
de voir du pays, devient une fin en soi pour le pauvre diable qui
ne prend plaisir quà faire tourner ses jambes et à dépenser
ses forces musculaires comme un jeune animal. Ainsi le ski, moyen
de locomotion en montagne, devient une fin en soi sur les pistes
de téléfériques et la technique du ski elle-même devient une fin
en soi quand lunique souci du skieur de réduit à faire des
virages bien ronds, bras et jambes en position impeccable, en style
de pure méthode française. Parfois la technique, sans devenir une
fin en soi, est détournée de son but primitif. Le ski de compétition
est un moyen de mesurer sa propre technique à celle des autres.
De même le cyclisme et la plupart des sports. Lescalade artificielle
néchappe pas à cette loi générale, ni même la simple marche.
Toutes ces déviations sont bien regrettables, car alors la montagne
nest plus quun décor ; on la regarde à peine ; on devient
insensible à sa beauté, à sa poésie, au charme de sa solitude. Elle
est devenue un stade. Mais ce nest pas là, nous lavons
vu, une spécialité de lescalade artificielle.
Venons-en enfin au danger très
particulier de la technique moderne du rocher, celui auquel tout
le monde pense et qui intéresse uniquement le pyrénéisme davant-garde.
Le piton permettant de gravir, avec de la patience, du temps, beaucoup
de ferraille, parfois des machines à percer des trous et du ciment
rapide, à peu près nimporte quel escarpement, si rébarbatif,
si monstrueux soit-il, le grimpeur ne considère plus que lexploit
à accomplir, le plaisir naïf dutiliser une technique raffinée
et les sensations fortes quelle procure. Dans les Calanques de Marseille, on a assisté à ce phénomène, à
cette épidémie de "pitonnite"
aiguë. Cest pour fustiger de semblables excès que Samivel
a publié, dans "La Montagne", son croquis
intitulé: "Qui veut faire lange... ou le héros du
sixième supérieur". Il y avait, dans ce
numéro de "La Montagne", un article sur
la première ascension du Capéran de Sesques
par le Nord. Y avait-il coïncidence, ou le récit avait-il inspiré
le dessinateur ? Le grimpeur qui pitonne du matin au soir et parfois
pendant plusieurs jours, progressant de quelques mètres à lheure,
ficelé à de multiples cordes comme un prisonnier de la nouvelle
technique, ne peut justifier son acte que par la grandeur et la
beauté de la muraille, par la découverte de perspectives aussi fantastiques
et originales que leffort est exténuant. Sil sattaque
à nimporte quelle paroi, si laide, si peu intéressante soit-elle,
à nimporte quel bout de rocher, pourvu quil soit bien
raide, de préférence surplombant ou dépourvu de prises, si la montagne
gravie na pas dallure, si enfin, de la base au sommet,
on ne monte que sur des pitons, alors je refuse à cet exercice le
nom de Pyrénéisme, même davant-garde, je donne raison à
Samivel et je dis que ces héros du sixième supérieur ne sont
que de pales imitations des singes du Djurdjura qui, eux, grimpent en escalade libre et nignorent
aucun des secrets des 7°, 8° et 9° degrés supérieurs.
Mais, au fait, qui donne aux grimpeurs des Calanques,
comme dailleurs aux "purs"
de Fontainebleau, le titre de montagnard ? Ces gens là pratiquent
un sport nouveau, spécial, qui na rien à voir avec la montagne
et que nous navons pas à juger ici. Ils sont des exemples
typiques dune technique détournée de son but et qui, de moyen,
est devenue une fin. Ceux qui vouent leur âme non plus à la montagne,
mais à la ferraille, ont perdu à tout jamais -La Palisse laurait
dit -le sentiment montagnard.
Je précise ici quil nest. nullement
question de critiquer les alpinistes qui recherchent sur les rochers
de Fontainebleau ou dans les Calanques
de Marseille les effets salutaires dun excellent entraînement.
Quant à ceux qui considèrent ces mêmes rochers comme des buts sportifs
qui se suffisent à eux-mêmes, je ne crains pas de répéter, afin
dexprimer clairement ma pensée, que cet article na absolument
pas pour but de porter un jugement quelconque sur ce genre dactivité.
Il minspire dailleurs comme tous les efforts physiques,
beaucoup de sympathie, mais jestime quil na rien
à voir avec lalpinisme.
Il reste à conclure. Conclusion
difficile, penserez-vous peut-être, dun article, dont la fin
semble contredire le début. La contradiction nest quapparente.
Il suffit de fixer les limites de lescalade artificielle,
de préciser dune part dans quel cas cette arme nouvelle a,
comme le piolet, droit de cité dans la technique alpine, dautre
part dindiquer les fausses directions dans lesquelles elle
risque dentraîner le grimpeur. A mon avis, lescalade
artificielle est valable pour vaincre une grande paroi, pour découvrir
un bel itinéraire où les passages descalade libre sont nombreux,
mais dont certaines parties sont impossibles à gravir sans pitons.
Lescalade directe de la Fourche de lOssau par le Nord en offre un bel exemple.
Les frères Cadier lavaient essayée
en 1906, à trois reprises. Elle fut déclarée impossible, en
1925, par les grimpeurs du Camp Ossau-Balaïtous
(Voir "Trois semaines autour
de lOssau et du Balaïtous ") ; elle
fut vaincue en 1936, grâce à la technique
moderne du rocher. Une barrière de dalles lisses, infranchissables
en escalade libre, haute de 45 mètres, avait interdit
jusque-là de pratiquer cette voie de grande envergure, qui avait
séduit nos aînés. En cette occurrence, lescalade artificielle
a permis denrichir le pyrénéisme dune conquête supplémentaire.
Elle na pas étouffé le sentiment montagnard, au contraire,
nous avons vu que ce sentiment est inséparable de lidée dexploration
et de conquête. Elle la donc servi.
Un second exemple parviendra,
peut-être, à compléter ma pensée: Mon ami très regretté,
Julien Arruyer, grimpeur remarquable et charmant compagnon,
et moi-même, avons répété, simplement pour pouvoir la juger en connaissance
de cause, une course que nous avions désapprouvée: la face Nord
du Capéran de Sesques. Notre conclusion fut la suivante: acrobatie
très pénible, qui ne paie pas. Une voie normale suffit largement
à cette petite flèche de pierre et sa face Nord, escarpement quelconque,
comme il y en a des milliers en montagne, na aucune grandeur,
aucune fierté, malgré sa raideur et sa partie surplombante. On ny
découvre aucune perspective particulièrement originale. Son peu
de hauteur ne permet même pas déprouver cette impression de
solitude poignante, qui, sur les grandes murailles, ne manque pas
de poésie. Nous avons jugé que cétait là une entreprise purement
sportive, une fantaisie de grimpeurs, pardonnable, certes, à condition
quelle ne se renouvelle pas trop souvent. On pourrait tout
aussi bien gravir la Tour Eiffel par lextérieur, et là encore
la vue serait certainement plus intéressante et plus originale.
Les pitons sont des outils; il est très légitime
de les utiliser, à condition de rester dans la ligne des grandes
traditions montagnardes, qui sont à bases spirituelles et morales.
Mais ils ne conditionnent pas lavenir du pyrénéisme, ni celui
de l'alpinisme, et leur emploi en haute montagne est limité.
Je ne puis mempêcher dajouter que
nous leur devons, mes compagnons et moi, des courses inoubliables;
elles se sont terminées, souvent au crépuscule, sur des sommets
dont les panoramas, pour avoir été gagnés aussi durement et pour
avoir été admirés dans la joie et l'excitation toutes particulières
des victoires remportées de haute lutte, ne nous avaient jamais
parus aussi splendides.
Robert
Ollivier
La montagne
1949 |