| Première
ascension de la Frondella occidentale (3006 m) par
Louis Robach
24 juin 1906
Cet hiver, j'ai assisté à la conférence
de Le Bondidier sur son campement dans
les Pyrénées. Au cours
de ses explorations, il a gravi tous les pics de 3000, en commençant
par les quelques pointes encore vierges, et il a expérimenté
la vie sous la tente, que ses guides et porteurs ont fuit chaque fois
qu'une mauvais cabane s'est trouvée dans le voisinage.
Parmi les premières
ascensions qu'il a faites, la plus intéressante est celle de
Las Espadas, que j'avais convoitée
depuis ma course aux Posets il y a trois
ans, pour avoir à mon actif au moins une première de
3000 dans les Pyrénées.
Mes accidents de 1904 et 1905
empêchèrent la réalisation de cette course un
peu longue. Cette
année, mon camarade se propose de camper à nouveau dans
la partie Ouest des Pyrénées Centrales
et d'en gravir les grands pics, comme l'an dernier, il a eu l'amabilité
de m'inviter à partager la tente des amis. Mais il y a de ce
côté un pic de 3000, non gravi à ce que
m'a assuré Sallenave, que j'ai
étudié du Balaïtous
et sur lequel je comptais pour remplacer Las
Espadas : c'est la Frondella,
qui a toujours été négligée pour son puissant
voisin. Cette
longue crête que j'ai examinée sur toutes ses faces,
aurait probablement reçu de nombreuses visites si elle n'était
séparée du Balaïtous
par un obstacle infranchissable : la Brèche
Latour, et il faudrait au moins trois heures pour passer d'un
sommet à l'autre par leur base occidentale.
Comme Le
Bondidier n'en parle pas et qu'il paraît surtout vouloir
lancer le camping en haute montagne, j'imagine qu'un 3000
de plus ou de moins est pour lui chose secondaire, et il en a du
reste fait une demi douzaine l'an dernier en se promenant ; aussi,
j'efface mes derniers scrupules et décide de partir pour
la Frondella, dernier 3000 vierge
des Pyrénées.
17
juin 1906
Le train d'été
me dépose à Argeles vers
6 h et j'arrive 2 h plus tard à Arrens.
Le ciel est couvert et peu favorable à la grande ascension
que je projette; j'espère cependant avoir plus de chance
que pour le Balaïtous. Je remonte
lentement la vallée ; un des ponts de Grougne-Pouret
est enlevé et le passage peu commode. A Doumblas,
il en est de même: plus de pont; il a été enlevé
par une avalanche dont les débris atteignent encore plusieurs
mètres d'épaisseur et forment un pont sur le torrent.
4
h - Toue d'Arribit ; elle est déserte
mais les derniers occupants ont laissé, épars, de
nombreux débris de bois que je ramasse pour chauffer le local.
Il ne fait pas froid ; avec quelques flambées, je passe une
assez bonne nuit. Vers minuit, la pluie tombe.
18
juin 1906
5 h - Il pleut
toujours avec brouillard épais mais je pars quand même
avec la veste imperméable. Le chemin, autrefois parcouru,
est facile à trouver jusqu'à la brèche
de Batcrabère ; au-delà, je ne connais rien
et le brouillard cache tout.
J'attends dans un trou de rocher qu'une éclaircie se produise.
Une heure, deux heures passent ainsi dans l'attente et il pleut
toujours ; aussi, je fais demi-tour et renvoie l'essai à
dimanche prochain.
La foire de la
Saint-Pierre ayant lieu cette année un lundi, je pars un jour
plus tôt , c'est donc le samedi matin que j'arrive à
Tarbes, puis à Argelès
à 6 h.
23
juin 1906
J'ai résolu d'arriver
cette fois, coûte que coûte, à la Frondella
; c'est la dernière limite si je veux y arriver avant l'expédition
de mon camarade. Peut-être n'y a-t-il jamais pensé
! Aussi, j'emporte de quoi braver la pluie : veste, pantalon et
même bonnet imperméables.
Il fait un temps magnifique
et je suis très dispos, cela va me permettre d'utiliser ma
première journée en faisant une ascension que je projette
depuis longtemps : celle du pic Arrouy
qui domine si majestueusement une partie de la vallée d'Azun.
En quittant l'hôtel vers 9 h, j'ai douze heures de
jour pour cette escalade et redescendre dans la vallée d'Arribit
, c'est bien suffisant pour ne pas me presser.
Il est 3 h quand
j'arrive au lac Migouélou. A
cette altitude (2270 m), la surface du lac est encore recouverte
de glace et la neige tapisse toute la région comme au cur
de l'hiver. Près du déversoir, la glace s'entrouvre
et laisse apercevoir l'eau, d'une transparence remarquable ; à
six ou huit mètres de profondeur, on distingue nettement
le fond du lac sur lequel l'ombre des glaçons forme de grandes
taches noires.
Le pic Arrouy
dresse au nord ses murailles à pic et j'hésite entre
cette face et la crête de l'ouest ; finalement, je me dirige
vers une grande pente de neige qui me permet d'effectuer assez vite
l'ascension ; j'ai cependant le tort de m'engager dans un ravin
trop redressé d'où je dois sortir par la droite pour
gagner la crête est. En 20 minutes de ce point, j'arrive
sur la cime.
5 h - C'est un
peu tard pour jouir d'une belle vue, le ciel est sans nuage mais
assez brumeux. D'ici, on découvre parfaitement toute la région
de Migouélou ; au sud et à
l'ouest, des cimes pointues qui n'ont peut-être jamais été
gravies et tout au fond le Balaïtous.
Au nord, le beau massif du Gabizos
dominant les riantes vallées d'Arrens
et d'Argelès.
Quelques minutes encore
pour étudier ma route et j'entreprends la descente en ayant
bien soin d'obliquer à gauche jusqu'à la neige. Du
déversoir, je marche au sud et je gravis en passant le sommet
côté 2437 m à l'est du lac, croyant n'avoir
plus ensuite qu'à descendre, mais une petite vallée
me barre le passage et m'oblige à remonter encore une centaine
de mètres.
Le passage qui m'a été
indiqué contourne à l'est la paroi du pic Courouaou
; les pentes de neige y sont très inclinées. Une dernière
montée et je suis au bord de la vallée d'Arribit.
Il est 8 h et demie. La nuit approche et les pentes à
descendre sont presque à pic. C'est d'abord un couloir glissant
qui finit sur une muraille de cinquante mètres ; impossible
de rien voir au-delà.
Soudain, J'entends une
clochette sur la droite, il y a donc des moutons ; si je peux les
atteindre, je n'aurai qu'à en chasser quelques-uns pour me
montrer le chemin. Un peu de gymnastique scabreuse dans la nuit
et je sors de cette mauvaise position. Je n'ai plus qu'à
descendre sur des pâturages assez raides pour atteindre le
fond de la vallée. La nuit est complète lorsque j'arrive
enfin à la toue d'Arribit.
La cabane est occupée
; c'est plutôt une chance pour moi d'y trouver du feu pour
sécher mes vêtements et du lait pour mon souper ; je
dormirai également mieux que dimanche dernier, avec les couvertures
du berger.
24
juin 1906
Quand je m'éveille,
il fait grand jour, c'est presque trop tard pour la Frondella
; il n'y a cependant pas à hésiter. Je pars à
5 h et demie, porteur simplement de quelques vivres et de
l'appareil photographique.
6 h 10 - Brèche
de Batcrabère, suivie d'une assez longue montée
parmi les rocs et les pierrailles. J'admire à droite le pic
Palas et ses murailles formidables
au pied desquelles miroite la surface à moitié glacée
des lacs de Batcrabère.
8 h - Port
de la Barane - Une troupe d'isards m'y a précédé,
suivant exactement l'itinéraire pendant une demi-heure. A
peine descendu sur la neige d'Espagne,
j'aperçois à droite la belle pyramide du pic Arriel
et devant moi la grande arête de la Frondella
; je n'ai qu'à marcher horizontalement sur un grand névé
d'où émerge à gauche le Rocher
du Déjeuner et partagé en deux par une muraille
assez raide.
Me voici sur les flancs
de la Frondella, au bord d'une immense
pente neigeuse d'au moins un kilomètre carré. Le soleil
y projette ses rayons brûlants qui ramollissent la neige et
rendent la montée pénible ; j'ai soin de me noircir
la figure pour éviter un coup de soleil. A 10 h et demie,
j'ai atteint le pied des crêtes, il ne reste plus qu'une centaine
de mètres à gravir sur des blocs de granit pour fouler
le sommet désiré. Je devrais dire un des sommets car
du côté nord, deux pointes me dominent encore. La plus
rapprochée des deux est la plus haute, son altitude qui n'est
cotée nulle part ne doit pas être inférieure
à 3080 m ; elle est suivie à quarante mètres
au nord d'une autre pointe inférieure de quelques mètres
et dont l'escalade paraît scabreuse ; il n'en est rien cependant
puisque j'atteins ce sommet en franchissant quelques beaux gendarmes,
au bord d'une muraille verticale. De cette dernière pointe,
je suis idéalement placé pour admirer la face sud
du Balaïtous, la fameuse crête
occidentale bordée de précipices effrayants, la dépression
de la brèche Latour et la crête
inaccessible sud-est.
La tourelle du sommet
paraît si près qu'on pourrait facilement converser
d'ici là. Après un repas sommaire sur cette cime qui
n'a sans doute jamais été gravie, (1)
je fais demi-tour pour aller escalader le sommet sud, à un
kilomètre environ et séparé par une brèche
infranchissable sans corde. Du sommet central, je descends sur le
grand névé de la montée, c'est du reste le
seul chemin possible, la pente neigeuse y atteint l'énorme
inclinaison (mesurée) de 54° au moment où
elle finit contre le rocher. La paroi nord du pic Sud, contre laquelle
j'arrive, serait inaccessible sans une étroite corniche de
trente à soixante centimètres de large qui la traverse
de l'est à l'ouest et à l'extrémité
de laquelle on peut monter directement ; il n'y a plus qu'un passage
délicat où je dois me suspendre à un bloc relativement
petit et en équilibre douteux.
1 h - Sommet -
Pas plus que sur les autres pointes, rien n'y indique le passage
d'un touriste, ce qui me confirme l'indication de Sallenave
que toute cette crête n'a jamais été gravie.
Malgré tout le plaisir que j'éprouve à jouir
de ma conquête, il me faut partir car je suis à sept
ou huit heures de marche de la station de chemin de fer. Je
dresse avec peine une énorme pierre longue qu'on verra de
loin et... en route.
Le retour aux Passes
de la Barane est très rapide; trente minutes
seulement au lieu de trois heures à la montée.
La descente au premier lac est plus rapide encore : 350
m de différence d'altitude en 6 minutes. Je continue
à grande allure en suivant la rive droite des lacs ; le plus
grand est atteint en douze minutes du col et grâce
au ravin de Batcrabère, encore
plein de neige, j'atteins la toue d'Arribit
en 54 minutes. L'avance que je viens de prendre est assez
considérable pour ne plus me presser jusqu'à Argelès.
Le dernier train pour
Lourdes n'a pas de correspondant sur
Tarbes et je dois encore faire à
bicyclette la route de Lourdes à
Tarbes pour arriver chez moi le lendemain
matin.
Louis
Robach
Récit des courses n°56 et 57
"Louis Robach un pyrénéiste méconnu"
par Michel Weidner
1989
(1)
Ici, Louis
Robach se trompe; ce sommet (la
Frondella Centrale) a déjà été
gravi en 1879
par Wallon, Latour
et Santiago. |