| On
ne saurait assez recommander lascension des Gours-Blancs
aux touristes de la Suisse, qui ont un certain dédain
pour les glaciers des Pyrénées, car les régions où il sélève
ressemblent au Groenland. Il est tout entouré de neiges, et
des aspects les plus alpestres.
Cest avec Haurillon (de Luchon) que jen ai fait
la première ascension, en 1864. La hauteur de ce pic est de
3131 mètres. Cest donc un des plus fiers des Pyrénées.
Le moyen le plus simple dy monter, cest de coucher
à lauberge du lac dOô, à 17 kilomètres de Luchon.
Le lendemain, montant très raide au sud pendant trois heures,
on laisse à gauche le glacier du Port-dOô (3001 mètres)
puis, obliquant à droite (sud-ouest), on arrive en une heure,
sur des neiges éternelles, au pied des sombres murailles qui
portent les trois orgueilleuses pointes du pic; une escalade
dune heure mène au sommet.
Mais ce nest pas par là que jen fis lascension.
Mon ami Packe voulant herboriser pendant deux ou trois jours
aux environs du lac de Caillaouas, où se jettent, du
sud-est au nord-ouest, toutes les eaux des glaciers des Gours-Blancs,
je me joignis àlui, et nous partîmes à pied de Bagnères-de-Luchon,
envoyant nos deux guides (Haurillon et Barrau), par une autre
voie, au lac, où le soir même, nous comptions les rejoindre.
Nous en étions si sûrs, que nous ne prîmes ni vivres ni couvertures,
oubli ou imprudence que nous faillîmes payer bien cher....
Jamais on ne devrait saventurer dans daussi hautes
montagnes sans provisions. Il faut toujours partir de la supposition
quon peut se perdre, même par le plus beau temps du
monde, et à plus forte raison dans le brouillard, où la moindre
déviation de la ligne quil doit suivre, expose le montagnard
le plus habile à tomber dans le vide, à se geler et à mourir
de faim, à quelques pas souvent du lieu où il sest dévoyé.
Aucune boussole, aucun instinct ne le sauveront en pareil
cas, si ses forces le trahissent. Sil a des vivres,
il peut du moins chercher, se soutenir, et attendre le retour
du soleil.
Ceci est un axiome ; mais le beau temps, comme la jeunesse,
nous rend imprévoyants; nous agissons comme sil devait
durer éternellement, et il nous faut des accidents pour nous
rendre sages. Ils ne suffisent même pas toujours. Laventure
quon va lire ma cependant été utile.
Aux granges dAstau (où sarrêtent les voitures
sur la route du lac dOô), nous remontâmes dabord
à louest le vallon dEsquierry, le "paradis
des botanistes ", jusqu'au col de Couret (2131 m),
doù descendant, toujours à louest, sur les cabanes
de Lourtiga, nous commençâmes, au sud, à gravir les longues
pentes, de plus en plus stériles, qui aboutissent à létroite
Porte dEnfer. Le brouillard vint, nous nous perdîmes,
malgré nos cartes et nos boussoles, et nous trompant de brèche,
nous en prîmes une semblable, mais trop à droite, derrière
laquelle nous ne trouvâmes quun précipice plein de brume
et tout noir. (2630 m)
Déjà il était tard. Fatigués, affamés, mouillés et démoralisés
par un brouillard glacé, mais ne pouvant nous résigner à ne
rien faire, nous descendîmes dans un ravin vertigineux, espérant
que ses pentes sadouciraient plus bas, et quil
nous conduirait du moins à un abri quelconque, où nous pourrions
attendre le jour sans nous geler, et sans rouler dans un abîme.
Mais ce fut le contraire. Plus nous allions, plus le couloir
devenait lisse et vertical; enfin nous fûmes arrêtés net au
haut dun long talus calcaire qui, poli comme du marbre,
et fuyant presque à pic sous les nuages, aurait fait peur
à un isard. Cétait lentrée dun gouffre.
Voici la nuit qui arrivait. Tristes, pâles et silencieux,
nous nous couchâmes à quelques pas dune masse de neige,
dans une sorte de cuvette naturelle, pour y passer la nuit
à une hauteur de 2500 mètres, sans un morceau de pain, sans
vin, sans couvertures, sans même savoir où nous étions, et
non seulement à la merci du temps, qui menaçait beaucoup,
mais exposés aux chutes de pierres, qui ont une préférence
marquée pour ces ravins. Impossible de bouger, car nous étions
collés aux flancs dun précipice.
Vaincu pourtant par la fatigue, je dormis quelques heures;
mais, bien avant le jour, une petite pluie glaciale me réveilla,
et linquiétude vint avec linsomnie. Que faire
? et quallions-nous devenir, si une tempête de plusieurs
jours venait se déchaîner sur nous ? Cela arrive souvent à
ces hauteurs. Je me rappelais avec un douloureux effroi les
trois journées fatales où je restai une fois perdu, tout seul
et sans manger, sur les montagnes de la Nouvelle-Zélande,
obligé de lutter, nuit et jour, avec toutes les fureurs de
la nature. Ce souvenir me hantait comme un spectre...
Mais, ô bonheur! une aurore magnifique nous ramena le soleil,
auquel tant dhommes doivent leur salut, et, remontant
avec toute la vigueur qui nous restait, le ravin de la veille,
nous passâmes la vraie Porte-dEnfer (2600 et quelques
mètres), brèche très facile une fois quon la trouvée,
mais à cent pas de laquelle il y en a plusieurs autres absolument
pareilles, qui toutes mènent à la perdition. On ne my
prendra plus dans le brouillard, car je my suis encore
perdu depuis, malgré la triste leçon que jy avais reçue.
Le lendemain, laissant herboriser mon ami
Packe au lac de Caillaouas, je partis, escorté dHaurillon,
pour faire capituler la cime alors vierge, des Gours-Blancs.
Après avoir passé les petits lacs presque toujours gelés qui
portent ce nom, nous entrâmes, en montant au sud-est, dans
une espèce de Sahara de neiges et de glaces fortement crevassées,
où léclat du soleil était insupportable. Devant nous
se dressait notre ennemi, comme un écueil néfaste au milieu
de la mer. Après lavoir longtemps dévisagé, nous attaquâmes
un des couloirs qui le déchirent du haut en bas, à de tels
angles que la neige ne saurait y rester. Nous prîmes le plus
à droite, passant ainsi entre le piton le plus à louest
et celui du milieu, car ce pic a trois pointes. Mais ce nest
pas sans peine que nous franchîmes le gouffre noir et sans
fond qui séparait les rochers de la glace. On sait que ces
"débarquements " à travers les bergschrunds sont
une des grandes difficultés des courses alpestres, vers la
fin de lété, alors que les rochers brûlants ont tant
fait fondre et reculer la glace, quil souvre entre
eux et elle des abîmes assez larges pour devenir infranchissables.
Il faut absolument trouver un pont de neige.
Combien de fois les bergschrunds ont fait lever le siège dun
pic!
Quant au couloir, nous le trouvâmes extrêmement raide:
il vaut mieux y monter quy descendre, surtout avec un
gouffre qui bâille en bas, car les petits cailloux schisteux
dont il est plein, sont si mobiles, quil est presque
impossible de sy tenir debout ; ils fuient comme une
cascade dès quon y touche; cest la timidité, sans
doute, car ils navaient jamais encore vu lhomme.
Nous arrivâmes pourtant, en nous servant des mains beaucoup
plus que des pieds, à gauche de la pointe ouest du pic, doù,
passant par le sud, nous gravîmes les deux autres, sur la
plus haute desquelles nous élevâmes une tourelle qui fait
honneur à notre architecture, puisquelle y est restée
plus de 20 ans, malgré les ouragans que tant dhivers
ont fait siffler sur elle.
Comment décrire la vue? il faudrait un volume. On ne voit
guère de plaines; tout lhorizon est un pèle-mêle dimmenses
montagnes. Quant à la neige, elle ne se décrit pas, et je
la laisse en blanc.... A lest-nord-est, on nen
voit pas la fin.
Nous descendîmes à lest, et ensuite au nord-est, sur
déblouissants névés à pentes très douces, y déjeunant
sur un îlot où frissonnaient des renoncules glaciales, tandis
quà gauche un des plus beaux glaciers des Pyrénées tombait
majestueusement en cataractes, formant un vrai chaos daiguilles
de glace, inondées dune lumière que lhabitant
des plaines na jamais vue. Mais il gelait à lombre,
et le tableau était extra-polaire.
Cétait triste, et pourtant magnifique.
Lempire et la fascination quexerce sur nous laspect
sinistre et boréal des hautes montagnes est un étrange mystère,
car on ne comprend pas que la nature, privée deau, de
forêts, de verdure, veuve de toutes ses couleurs et réduite
au silence, puisse encore nous éblouir, et même nous passionner,
jusque dans "labomination de la désolation".
Le plus grand peintre du monde serait assez embarrassé, si
on lui commandait un paysage, avec défense dy mettre
autre chose que de la neige et des rochers! Cela suffit pourtant
à la nature pour arriver à des effets sublimes. Elle fait
le beau avec lhorrible.
Pour moi, je vois dans ce mystère une preuve nouvelle de lexistence
de Dieu. Il prouve quil y a autre chose dans la nature
que ce quon y voit: il y a ce quon y sent et ce
quon y devine. Même quand elle porte la livrée des cadavres,
on sent quil y a une âme derrière, et que cette âme,
cest Dieu lui-même. Jai cependant une grande prédilection
pour les tropiques. Jaime jusquà leurs tempêtes,
qui défigurent la terre, allument les cieux, bouleversent
les fleuves et lOcéan, et font tomber des fragments
de montagnes. Jaime encore mieux leurs calmes sublimes.
Je trouve que rien au monde négale la majesté des soirées
embrasées du Brésil ou de lInde. Rien nimpressionne
autant que ces nuages formidables et cuivrés qui samoncellent
alors autour de lhorizon, et qui restent là pendant
des heures entières, sans changer de contours ou de place,
comme si les rouages du monde sarrêtaient un instant,
pour voir mourir le jour. Combien de fois, dans nos froides
latitudes, aux heures neigeuses des nuits dhiver, je
pense avec regret à lhorizon rougi des mers et des savanes,
et aux longues colonnades de palmiers agitant leurs panaches
sur des rivages ensoleillés, derrière lécume qui tonne,
monte et retombe éternellement! Nos plus ardentes soirées
ne donnent aucune idée de ces lueurs dincendie que jette,
en se couchant, le soleil écarlate des tropiques, sur les
eaux, les forêts, les maisons et les hommes, alors que sous
des masses impénétrables de feuilles et de verdure, les oiseaux
mêlent leurs chants aux airs de Guillaume Tell ou dHernani,
joués par des mains émues, dans des villas enveloppées de
fleurs, de mélodie et de mystère. Quel paradis que les tropiques!
Quand on revient de leurs plaines enchantées, comment se fait-il
quon aime encore la neige et les montagnes ? Comment
la glace et la stérilité ont-elles encore le don de charmer
lâme la plus éprise de la couleur et de la vie ? Ah
! cest que la nature est toujours belle, et que le cur
humain ne connaît pas de latitudes. La neige ne lempêche
pas daimer....
Penzance, Nov. 1877
Comte Henry Russell
Souvenirs d'un Montagnard
Seconde édition, revue et corrigée
Pau 1908
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