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Depuis
longtemps, le ressaut terminal du versant nord de l'Ossau
hantait comme un remord la conscience des pyrénéistes
et en particulier des Palois, qui avaient sans cesse sous
les yeux l'insolente muraille. L'Ossau
ne serait vraiment vaincu par le versant de Bious-Artigues
que le jour où une voie atteindrait directement par
le Nord le sommet de la Pointe de France.
Mais si les désirs étaient ardents, les actes
ne suivaient guère et l'histoire des tentatives au
donjon final du versant nord se réduit à peu
de chose.
Une
seule cordée essaya sérieusement de surmonter
la paroi . Marcel Cames, Romano
Cazabonne et Jean Santé.
Deux voies s'offraient: à gauche une faille énorme,
large de 5 à 10 mètres, profonde
de 30 à 40, barrée d'énormes
blocs coincés; à droite, un vertigineux éperon,
qui sépare la face nord de la face nord-ouest. Les
trois compagnons tentèrent vainement, en 1932,
de vaincre la Grande Cheminée. En 1933,
Cames, Cazalet,
Chicher et moi-même la
descendîmes en trois rappels de 50 mètres
et deux de 25 mètres. Nous y découvrîmes
des surplombs réellement fantastiques et si Cames,
après son échec de 1932,
avait gardé quelque illusion, il n'en conservait plus
après nos cinq rappels dans la faille. Dirons-nous
qu'elle est véritablement insurmontable ? La technique
a progressé depuis 1933
et une telle affirmation constituerait une de ces paroles
imprudentes que tout grimpeur doit se garder de prononcer.

Quoi qu'il en soit, Roger Mailly
et moi choisîmes l'éperon. A l'aube du 24
juillet 1938, débouchant dans cette délicieuse
clairière de la forêt de Mondeils,
qu'on appelle « Le Jardin Anglais », nous levons
les yeux vers la tête orgueilleuse de la Pointe
de France, dont le pilier nord s'allume déjà
au soleil levant. La lumière frisante nous dévoile
les moindres dentelures et aussi les ressauts surplombants
du fil de la taillante. La raideur de son inclinaison nous
arrache à tous deux la même exclamation et nous
ne quittons plus du regard le grandiose arc-boutant.
A
7 h 15, nous nous arrêtons au soleil sur la brèche
des Autrichiens. Nous déjeunons rapidement;
puis Roger sort de sa poche une
pièce de deux sous: «
La base de l'éperon, déclare-t-il, paraît
être la partie la plus redressée. Si c'est face,
c'est toi qui attaques; si c'est pile, c'est moi ».
La pièce scintille au soleil, rebondit sur le sol...
Face !
Sans
nous encorder encore, pour gagner du temps, nous quittons
la brèche à 7 h 30. A vive allure, nous
remontons les cheminées et les couloirs de la voie
nord habituelle. Trois quarts d'heure plus tard, nous sommes
au pied de l'éperon... Nous avons grimpé sans
mal plus de 400 mètres; mais, bien plus encore
que tout à l'heure, nous avons l'impression que les
250 derniers vont se défendre. Au départ,
le fil de l'éperon est vertical; à l'Est, la
paroi est verticale; à l'Ouest, elle surplombe.
Nous
nous encordons et tirons de nos sacs l'attirail du rochassier
moderne. Après quoi, bardés de chanvre et de
ferraille, nous nous préoccupons de choisir un point
d'attaque. Le fil de l'arête ne semble pas tout à
fait dépourvu de prises, mais il a l'air vraiment trop
renfrogné. Légèrement à gauche
(est) un dièdre surplombant, d'aspect très athlétique,
rejoint l'arète 25 mètres plus haut.
Plus à gauche encore, une montée directe, en
pleine muraille, semble permettre d'atteindre une vire ascendante
peu marquée, qui nous conduirait à l'éperon,
au point précis où son inclinaison paraît
diminuer. Je jette un dernier coup d'oeil sur le dièdre.
Il a l'air vraiment très fatigant; rien que de le regarder,
j'ai le souffle court. Et puis il rejoint trop vite le fil
de l'arête. En avant donc pour l'escalade en pleine
paroi.
Elle
commence assez mal: les premières prises me restent
dans les doigts. Je redescends et attaque plus à gauche.
Après quelques mètres et en dépit de
la saine apparence du rocher, le terrain se révèle
également inquiétant. Je gagne alors la Grande
Cheminée, en grimpe quelques mètres et me hisse,
à droite, sur une vague plate-forme. De vilains rochers
rougeâtres et imbriqués nous dominent. Mais à
droite, sur le mur vertical, se dessine une courte vire, seule
issue possible, au delà de laquelle d'ailleurs nous
ne pouvons rien voir. Je m'y engage avec circonspection. Elle
n'est guère facile; des saillies en surplomb me repoussent
à l'extérieur; des prises, dont aucune ne me
paraît vraiment digne de confiance, exigent des précautions
félines et des gestes calculés avec une extrême
précision. Après une courte progression horizontale,
je puis m'élever directement d'une vingtaine de mètres,
sur des rochers de même nature, redressés à
la verticale et fendillés de toute part, au point qu'aucune
saillie ne semble faire partie de la masse. Toutes les prises
sonnent creux, tous les rochers vibrent, quand je les frappe
pour les éprouver. Un pareil terrain est d'autant plus
dangereux que les aspérités paraissent solides
à première vue. Il faut les soumettre à
des tractions énergiques, ou bien à des coups
de poings ou de marteau pour déceler leur traîtrise.
Je parviens ainsi, rien moins que rassuré, sur un vague
point de repos. Bien entendu, je ne puis assurer mon compagnon
que sur un piton, que je plante dans la fente la moins suspecte
: la roche ne va-t-elle pas éclater et un bloc énorme
se détacher ? Mais la fissure s'avère à
peu près solide et Roger
monte lentement.
Je
m'élève ensuite de quelques mètres en
direction de la vire hypothétique qui doit nous permettre
de rejoindre le fil, de l'arête. Je dois m'avouer bientôt
qu'elle n'existe pas ailleurs que dans mon imagination. En
fait de passage, la paroi ne présente qu'une série
de dalles sensiblement verticales, surmontées d'une
ligne de surplombs rouges, d'aspect schisteux..Voilà
qui ressemble un peu trop à la fameuse vire de la face
nord du Petit Pic, avec cette
différence qu'ici, les rochers ne tiennent pas.
Un
peu plus bas, j'entrevois la possibilité d'une progression
horizontale d'une quinzaine de mètres. J'ignore où
nous conduira cette traversée aérienne, mais
nous n'avons pas d'autre choix que d'avancer par là
ou de battre en retraite. Je reviens, auprès de mon
compagnon, descends légèrement au-dessous de
lui et me mets en devoir de franchir une nervure fort déficate
sur une paroi toujours extrêmement redressée
et sur des prises qui tremblent toujours. Je commence vraiment
à perdre confiance. De plus en plus, je me sens mal
à mon aise sur ces aspérités vacillantes.
Et cette progression à la manière des chats,
ces précautions infinies qu'il me faut prendre sans
cesse excitent peu à peu en moi une violente colère.
J'envoie au diable, avec des jurons choisis, cette face nord
intégrale qui se défend avec si peu de loyauté.
Je parviens dans une dépression de muraille, où
je puis souffler. Six mètres plus loin environ ma vire
finit sur une nervure, au delà de laquelle je ne vois
que le ciel. Je me promets de ne pas aller plus loin si le
rocher ne s'améliore pas.
J'arrive
sur la nervure et reconnais avec surprise le dièdre
que nous avons dédaigné au départ. A
un mètre à peine au dessus de moi, son inclinaison
diminue brusquement et il rejoint avec une pente raisonnable,
une petite brèche sur le fil de l'éperon. Ici,
ô merveille, le rocher paraît vraiment solide.
Sur ma nervure, qui forme en réalité, le rebord
de la rive droite du dièdre, et en équilibre
sur un pied et une main, je plante un piton pour effectuer
l'enjambement exposé qui va me permettre d'entrer dans
le dièdre. A chaque coup de marteau, le métal
vibre avec un son clair, qui décèle la solidité
du rocher et me rend peu à peu la confiance. La montagne
abandonne enfin son masque hypocrite. J'atteins bientôt
le fil de la taillante, aux abords d'une brèche minuscule.
Un solide bloc de rocher me permet d'assurer Roger
aussi bien que possible pour la délicate traversée,
où il n'est pas à l'abri d'un pendule de forte
amplitude. D'un commun accord, nous laissons le piton en place,
en raison de son excellente position pour nous permettre un
rappel en cas de retraite. Puis nous levons la tète.
La
suite se révèle sévère: au-delà
de la petite brèche, l'éperon s'élance
vers le ciel avec une inclinaison impitoyable. Sur la gauche,
se dresse une dalle surmontée d'un surplomb. Sur la
droite, la muraille domine les grands à-pics de l'Embarradère.
Je franchis la brèche et commence la lutte avec le
redoutable ressaut. J'oblique à droite, sur les précipices
surplombants du Nord-Ouest. Le passage s'avère vertigineux
au possible. Les prises, petites et espacées, sont
toujours d'une solidité relative. Je gagne de la hauteur
par une succession de rétablissements délicats
sur des terrasses éloignées, larges exactement
comme la main. A deux reprises, dans des passages exposés,
je remplace, par un piton, la prise maîtresse absente.
Je progresse ainsi à quelques mètres du fil
de l'éperon que je cherche à rejoindre. Une
terrasse m'apparait enfin sur la crête. J'y parviens
à bout de corde, après 25 mètres
d'escalade sans repos et réellement ardue. Rarement
j'ai effectué, sur un mur aussi raide, sur des prises
aussi mal distribuées et au-dessus d'un aussi bel abîme,
pareille partie de voltige. Quelle joie de trouver, après
ce gouffre, une terrasse bien horizontale, de dimension honnête,
ornée d'un gros bec de rocher pour assurer le camarade,
en un mot, la terrasse idéale dont rêve le grimpeur
rassasié de verticale !
J'appelle
Roger, et, bien calé sur
ma plate-forme, je savoure ma satisfaction tout en amenant
la corde, au bout de laquelle évolue le coéquipier
au-dessus des 600 mètres de vide du Cirque de
l'Embarradère. A coups
de marteau énergiques, il arrache du flanc de l'éperon
les deux pitons plantés et je vois bientôt surgir
de l'abîme un béret, puis une tète placide
et un sac rebondi :
«
Bigre, s'écrie Roger en
entamant le dernier rétablissement, l'endroit n'est
pas à recommander aux gens sujets au vertige ! »
Et,
prenant place sur la plate forme:
«
Il serait temps, peut-être, que tu me cèdes ta
place sinon il ne me restera plus, pour conduire la cordée,
que les éboulis sommitaux de la
Pointe de France ! ».
Effectivement,
au-dessus de nous, l'inclinaison de l'éperon s'adoucit.
J'endosse le sac et Roger disparaît
sur le flanc est. Deux longueurs de corde se déroulent
sur un bon rocher, pas trop avare de prises et nous prenons
pied sur une nouvelle terrasse, dominée par une haute
dalle de 20 mètres, lisse, massive, sans défaut.
A gauche, vers la Grande Cheminée,
on pourrait passer, avec beaucoup de ferraille. La dalle, dont
Roger monte quelques mètres,
n'offre même pas la possibilité de planter un piton.
C'est encore le versant de l'Embarradère
qui nous fournit la clef du passage: un dièdre des plus
classiques, avec une fissure au fond et un surplomb en haut,
nous offre une solution élégante et athlétique.
Je m'installe solidement sur le versant opposé et Roger
entre dans le dièdre et disparaît à mes
yeux.
Attentif
aux mouvements de la corde, je n'entends plus que des «
Han » ! ponctuant de violents efforts,
puis des coups de marteau et les ordres habituels : «
Tire, lâche la corde ! » Un moment,
les ficelles cessent de se mouvoir. Le leader souffle. Un
vent frais, remontant des abîmes, siffle sur l'arête
et, dans mon inaction, je frissonne. Je distingue, tout près
de nous, les surplombs fantastiques de la Grande
Cheminée. Quand je les descendais, il y a cinq
ans, me balançant dans le vide au bout de ma corde,
aurais-je jamais pensé qu'un jour je remonterai ces
parois ?
Mais
nous ne sommes pas encore en haut. «
Donne de la corde » hurle Roger.
Et mon compagnon apparaît soudain sur la bordure du
dièdre, un pied sur une encoche peu marquée
de l'arête qui limite la dalle à droite. Encore
un piton et Roger revient dans
le dièdre. Pour la troisième fois, les coups
de marteau résonnent, semant la panique dans une escadrille
de choucas qui s'enfuient en hurlant. Et un dernier cri, un
cri de victoire retentit au dessus de ma tête. Le dièdre
s'est rendu.
J'arrache
au passage les trois pitons et je franchis le surplomb final
en grimpant à la corde à la force des poignets.
Je suis sincèrement admiratif devant la difficulté
surmontée par le leader. Ce dièdre est un passage
de grande classe : « Bravo,
vieux frère ! ».
Nous
avons franchi le dernier obstacle sérieux de l'éperon.
Sur les rochers qui suivent, solides et assez faciles, l'escalade
se poursuit joyeusement. Le soleil n'est plus très
loin et, pour le grimpeur d'une face nord, le soleil, c'est
le sommet. Nous débouchons sur une large terrasse,
qu'une corniche facile relie a la Grande
Cheminée, au point d'arrivée du preinier
rappel de 50 mètres. Je reconnais, non sans
émotion, l'emplacement où Cames
et moi, lors de notre descente, nous étions réfugiés
pour nous mettre à l'abri des chutes de pierre déclenchées
par nos camarades. Je contemple un instant l'étroite
plate forme. Je revois notre équipée
aérienne. Cinq ans ! Les lieux n'ont pas changé
le moins du monde. Pas un caillou, semble t-il, n'a été
déplacé. Non, il n'y a pas cinq années;
le temps ne se mesure pas au calendrier. Le temps ne se mesure
qu'au changement. Et ici, tout est comme autrefois. Montagne
immuable, notre vie est trop éphémère
pour que nous puissions mesurer la naissance de tes rides.
Mais nous, sommes nous bien toujours les mêmes ? Certes,
tous mes compagnons d'alors sont toujours là. L'équipe
pourrait être reconstituée sur le champ. Nous
pourrions rééditer l'aventure. Sur d'autres
théâtres, hélas, quelques acteurs manqueront
à tout jamais pour faire revivre les scènes
d'autrefois. Aujourd'hui même, aux Gourgs
Blancs, l'un d'eux disparaît (1). Et combien
d'autres, avant lui, nous ont quittés...
Cinq
ans, oui, peut-être, après tout, cinq ans ont-ils
passé sur nous, avec leur joies, leurs épreuves,
leurs chagrins. L'avalanche, la tempête passent sur
toi, Montagne, sans entamer ton rude visage. Mais sur nos
âmes, qui ne sont pas de granit, le temps et son cortège
de malheurs laissent chaque jour une nouvelle empreinte.
«
On y va ? ». C'est Roger
qui m'appelle, impatient de bondir vers le sommet. Je m'arrache
aux souvenirs. Pour sombrer dans la mélancolie, l'instant
serait mal choisi. Maintenant, sous nos pieds, l'éperon
vaincu plonge dans l'ombre. Là-haut brille un soleil
éclatant. Tout gonflés de joie, nous nous élançons
vers le but. «Sacré
Jean-Pierre », murmure de temps en temps
Roger, avec une sorte d'attendrissement,
tout en caressant le rude porphyre de notre Ossau.
A
14 heures 30, nous surgissons sur la cîme inondée
de lumière.
Robert
Ollivier
Le Pic d'Ossau
1948 |