Pierre
de Lassus a des souliers qui lui font très mal. Cest
par un effort de volonté remarquable quil arrivera
à tenir pendant trois jours de dures marches vers les
sommets et vers les vallées.
Vers 19h00, nous atteignons la dernière
grange de Viados, après avoir contourné le confluent de
la Cinqueta de la Pez et de la Cinqueta dAygues
Cluses. Nous traversons cette dernière et remontons sur
sa rive gauche, puis tournons à droite, vers la cabane
dEl Clot. La nuit est tombée. Cette remontée de
350 mètres depuis Viados, à travers une sombre forêt abrupte,
est particulièrement pénible. Nous atteignons, un peu
par miracle, la prairie où se trouve la cabane dEl
Clot et lenceinte pour les mulets. La cabane est
en pierre, recouverte de rondins. On sy glisse par
une étroite entrée. Laspect intérieur est comme
une crèche dun Noël provençal. Des madriers enserrent
un lit de branches de sapins. Il y a un foyer pour faire
du feu et une réserve de bois sec. Il est 21h30.Nous allons
chercher de leau à la cascade toute proche et allumons
du feu. Dîner frugal agrémenté de vin rosé et dun
grog à larmagnac. Nous nous endormons au son de
lorage et de la pluie qui
vient nous vaporiser à travers les interstices
des pierres. Mais nous avons un bon feu, un bon toit et
bien sommeil.
Deuxième
journée, 16 août
Nous nous réveillons vers 5 heures, ranimons le feu
et préparons le café. Nous rangeons la cabane et partons
vers 6h15 vers le Posets, en remontant le pâturage abrupt.
Nous franchissons une croupe de pierres schisteuses et
traversons un premier torrent, puis un second, en continuant
à nous élever. Nous longeons une tache de neige, puis
attaquons un névé
[10]
dune certaine importance. Nous
apercevons, sur la crête de gauche, une douzaine disards
qui se découpent sur le bleu du ciel, à 300 mètres environ.
Quand ils nous voient, ils disparaissent derrière la crête,
mais deux ou trois plus curieux ou audacieux restent quelques
instants à nous contempler. La montée est dure ;
nous nous arrêtons souvent. Nous laissons à droite un
glacier et par trois névés successifs, sur lesquels nous
utilisons nos crampons, nous atteignons, vers 14h, le
bas de la crête qui doit nous mener au Posets. Nous apercevons
de lautre côté le glacier qui nous mènera plus tard
vers la vallée dEstos et nous montons par une crête
abrupte en rocher schisteux, pourri. Il faut faire attention
au rocher très friable.
Nous atteignons enfin la longue crête du Posets qui
est presque à plat. Malheureusement le temps sest
couvert et les nuages empêchent de voir vers la Maladetta
et lEspagne, de ce belvédère célèbre par létendue
de ses vues.
Nous sommes au Posets ou Punta de Llardana, un des plus
grands sommets des Pyrénées, un des plus étranges et des
plus isolés. Nul autre que lui ne comporte une marche
dapproche aussi longue. Depuis El Clot, nous avons
gravi 1300 mètres.
Nous naurions pas aimé descendre par la crête
en schiste pourri, par laquelle nous sommes montés. Nous
devions trouver pire dans la cheminée qui nous accueillit
vers le glacier, le col de la Paùl et le retour.
Il est 15h00. La cheminée soffre à nous vers le
glacier, à 300 mètres en contrebas. Il faut y aller, il
ny a pas de choix. Cest à ce moment que tous
les conseils techniques donnés par mon cousin de Layre
[11]
, au cours de diverses excursions faciles,
se rassemblent dans ma mémoire, conseils qui nous ont
permis de triompher. Pour surmonter les difficultés, il
faut les découper en tranches.
Nous appliquons ces principes à la descente dans cette
cheminée et, soit par dix mètres, soit à la fin par vingt-cinq
mètres, nous descendons en nous assurant avec la corde.
Pierre de Lassus descend le premier et je lassure.
Puis il sabrite le long de la paroi car les pierres
tombent dans ce couloir schisteux. Enfin nous descendons
les sacs et piolets. Si Pierre de Lassus a réussi à descendre
assuré, je dois y arriver aussi. Toutefois, je mattache
à la corde dont il tient le bout et ce mest un réconfort
moral, grâce auquel nous arrivons finalement au glacier.
Il nous a fallu trois heures pour descendre la cheminée.
Mes crampons mal attachés sur mon sac ont disparu. Mon
sac tout neuf, heurté par une pierre dans la cheminée,
est parti en roulant 200 mètres plus bas sur le glacier.
Son contenu est un peu en marmelade et mes affaires de
toilette, arrachées dune poche, ont besoin dêtre
renouvelées.
Une fois sur le névé, je me sens tout ému dêtre
arrivé et nose plus bouger. Pierre de Lassus me
fait honte en me rappelant quun névé est une piste
de bobsleigh idéale
[12]
, et nous descendons à grande allure,
les talons en avant et le piolet calé sous le bras.
Nous franchissons le col de la Paùl qui me paraît aussi
beau et facile à parcourir que les Champs-Elysées et nous
progressons sur le glacier vers la vallée dEstos.
Puis nous obliquons à droite et descendons dans la direction
de Turmes. Le soir descend et, vers 20h, nous apercevons
les feux dun camp militaire, près du refuge vers
lequel nous allons, mais la nuit nous surprend. Et cest
à tâtons que nous franchissons le Rio dEstos vers
le refuge dEstos autrement appelé El Cantal, du
nom dun gros rocher tout proche de la cabane du
Soldat.
Nous sommes descendus de 1600 mètres depuis le Posets.
Le jeune gardien du refuge parle français admirablement
et me dit quil la appris à Bordeaux. Je lui
demande sil connaît le gardien de la Rencluse qui
ma guidé vers le Nétou il y a plus de vingt ans
et qui avait également vécu à Bordeaux. Cest son
père. Nous tombons dans les bras lun de lautre.
Il sappelle José Abadias
[13]
et a bien développé la tradition familiale.
Le grand-père est mort au Nétou foudroyé. La grand-mère,
une espagnole aux traits fins, dont il me montre la photo,
a maintenu la tradition du Nétou. Elle vient de mourir.
Le père que nous avons bien connu est toujours à la
Rencluse et lui, son fils, vient de construire ce refuge
dEstos qui est merveilleux. Il nous fait manger
de lisard et nous sert un vin excellent. Son refuge
est très propre et il sarrange pour nous coucher
dans une pièce à part.
Nous avions lintention de revenir par le port
de Vénasque et nous rêvions de mulets espagnols qui nous
remonteraient vers la frontière française. Hélas, nous
sommes des indésirables. Malgré notre visa espagnol, cette
zone est interdite, comme toutes les Pyrénées espagnoles
dont laccès est désormais soumis à lautorisation
du Capitan General à Saragosse, sorte de
gouverneur militaire du nord de lEspagne.
Nous sommes dans la zona de guerra où nous
naurions jamais dû entrer. A deux kilomètres, nous
verrons le lendemain dans la vallée, à la lorgnette, une
grande caserne pour les troupes espagnoles qui pourrait
loger 500 soldats. On nous raconte que les excursionnistes
français sont emmenés 2 ou 3 jours à Vénasque, puis refoulés
par les cols par lesquels ils sont entrés, et cela malgré
leur passeport avec visa espagnol. Nous frémissons à lidée
de repasser par le Posets et Caouarère. Une seule solution :
filer par le port dOô dont laccès samorce
juste derrière le refuge et qui est trop fatigant pour
les patrouilles, celles-ci se prélassant surtout dans
les vallées en éventail de Vénasque vers la frontière.
Que dire du régime dun pays où en pleine paix
un chef militaire peut ignorer le visa dentrée donné
par le représentant diplomatique accrédité de son pays,
visa auquel létranger non prévenu se fie en toute
bonne foi.
Troisième
journée, 17 août
Le matin, nous nous reposons dans ce refuge accueillant
et propre, blanc aux volets verts, baigné par le soleil
levant.
A la lorgnette, Abadias voit deux carabiniers
[14]
qui montent vers nous. Heureusement,
ce sont des amis à lui. Dailleurs les carabiniers
(police) sont plus coulants que les troupes régulières
qui dépendent de cet excellent Capitan General (armée).
Abadias leur explique notre cas et
leur assure que nous rentrons sans tarder, par le port
dOô, vers notre douce France.
Nous prenons notre petit-déjeuner auprès
deux. Ce sont de braves et simples gens. Lun
est de Salamanque, lautre dAndalousie. Il
semble perdu dans ce grand Nord, comme moi dans ce grand
Sud.
Ils boivent à la régalade un litre
de rouge, dans cette carafe à long bec, spéciale à lAragon
et à la Catalogne.
Ils sourient et sont gentils, comme
les militaires de tous les pays. Ils ont des sigles sur
leurs ceinturons. Je naime pas les aigles sur les
ceinturons
[15]
. Peut-être est-ce moi dont les idées
sont arriérées.
Vers 11h, nous abandonnons ce refuge
hospitalier, et, bien reposés, nous montons vers le port
dOô. Nous rencontrons deux bergers, dont lun
muni dune houlette
[16]
, qui accompagnent un troupeau de moutons
dans notre direction. Ils nous précisent le chemin. Lun
deux a un geste charmant en aidant un tout jeune
agneau à franchir un torrent. Jaime mieux les bergers
que les carabiniers.
Nous nous arrêtons souvent pour ménager
nos forces et progressons lentement mais sûrement. Nous
surplombons le lac de Gias en longeant le Seil de la Baque
et, à droite du Pic dOô, pyramidal et rigide, nous
découvrons le port dOô. Nous perdons une demi-heure
à en trouver le passage qui est au plus près du Pic, et
nous le franchissons vers 16h, après 1100 mètres de montée,
pour descendre sur le névé des Gourgs Blancs séparé par
une moraine
[17]
du lac glacé dOô.
Au total, dans ces trois jours, nous
avons gravi 4000 mètres et sommes heureux de retrouver
la France et le chemin du retour.
Hélas, le temps se gâte et nous ne
devons pas nous arrêter. Nous descendons rapidement la
gorge de Névés, surmontée par les Gourgs Blancs et le
Pic Gourdon. Nous approchons du Spijoles qui est délicat
à contourner. Il faut monter sur son arête est pour ne
pas risquer de tomber dans le lac du Coume de lAbesque
aux flancs abrupts. Ce lac, qui paraît immense au fond
des précipices, est de toute beauté. Son bleu est merveilleux,
parsemé de grands icebergs. Nous voyons un cairn
[18]
qui semble indiquer le chemin dEspingo
et, juste à ce moment, le brouillard tombe et nous étreint.
Il est 17h. Depuis ce moment jusquà lobscurité
totale, nous descendrons sur la gauche, à travers prairies,
rochers et névés, en ayant lobsession de contourner
le lac de Saoussat et de ne pas y tomber.
Souvent attirés par le fond, nous sentons
que la pente se raidit, et remontons dans le brouillard
et à travers les rochers et gazons mouillés. Soudain,
un névé se détache à cinquante mètres de nous et glisse
vers sa moraine dont les rochers se précipitent vers le
fond de la vallée.
Grâce à quelques cairns entrevus de
temps à autre, nous progressons vers le bas dans le brouillard,
mais à 20h30 nous décidons de nous arrêter, effrayés par
le bruit dune cascade et faisons halte sur une dalle
en surplomb.
Nous allumons un grog et nous installons
pour la nuit. La pleine lune se lève et lutte avec le
brouillard qui se dégage, nous découvre le cirque dans
lequel nous sommes descendus mais ne nous permet pas dapercevoir
le fond de la vallée.
Au petit jour, nous voyons enfin sous
nos pieds le lac de Saoussat. Le sentier dEspingo
est en pente douce à 300 mètres de nous. Si lobscurité
nous avait saisis une demi heure plus tard, nous naurions
pas bivouaqué en montagne à plus de 2000 mètres, mais
nous aurions manqué le spectacle théâtral qui nous était
offert : la lutte de la lune qui se lève avec le
brouillard du soir qui monte de la vallée ; la lutte
du soleil levant qui éclaire les pics et dissipe les ombres
de la nuit ; la lutte avec nous-mêmes enfin, car
si nous navions pas lutté pendant trois jours, nous
naurions pas triomphé du pic mystérieux des Pyrénées.
A quoi bon dirait le profane affronter les risques et
fatigues de la montagne. Oui, certes, mais il existe un
proverbe persan qui raconte :
« Celui qui est
amoureux des perles,
Il plonge dans la mer »
Quatrième
journée, 18 août
Après les fatigues suprêmes du bivouac,
la civilisation sest à nouveau offerte à nous. Le
sentier qui contourne le lac de Saoussat est dallé. Déjà
vers 6h des alpinistes se dirigent vers le Seil de la
Baque, dans le calme du matin qui se lève.
Puis nous arrivons au refuge dEspingo,
qui domine le lac du même nom. Suivant une vieille habitude
de larmée britannique qui ma accueilli dans
son giron, pendant quelques semaines, je me rase sur la
terrasse avant le petit-déjeuner. Cest excellent
pour le moral et le mulet qui me regarde et me tient compagnie
est si caressant et si gentil.
Bien restaurés, nous descendons vers
le lac dOô pour terminer ce merveilleux escabeau
de lacs successifs. Pierre de Lassus a des ampoules multiples
et mauvaises, dont une au talon qui est verdâtre. Il a
porté sa croix dans cette excursion au Posets. Il dit
quil ne recommencera plus.
Ce nest pas vrai. Russell, Lassus,
Abadias. Ces noms ont trop les Pyrénées dans le sang pour
pouvoir y renoncer.
Quant à moi, après avoir gravi le Nétou, le Mont Perdu,
le Posets, je me sens aussi un peu de la famille.
Lexcellent surveillant de lElectricité
de France, M. Jourtaud, me permet de téléphoner pour annoncer
notre retour. Je lui apporte le salut de José Abadias.
Il me dit ne lavoir connu que tout petit, et avoir
bien regretté de lavoir manqué lan dernier
alors quil descendait du port dOô. Séparés
par les Pyrénées, lamour de la montagne les unit.
Nous retrouvons à Astau le baron de
Lassus et Simone venus nous chercher. Mon oncle Marc nous
réconforte avec du rosé du Pouy et nous photographie.
Simone soccupe des pieds de son mari qui sont en
marmelade, comme le contenu de mon sac quelle a
lextrême sollicitude de ranger.
Mon oncle Marc, sans lavouer,
est assez content de notre exploit. Au fond, il est un
peu responsable. Il y a quelque 25 ans, quand nous étions
gamins, cest lui qui nous a montré le chemin des
Pyrénées, école de volonté et source damour de notre
beau pays.
Louis
Balsan