La première ascension de la Meije (3987 m) en une journée
Henri Brulle
26 juillet 1883

 Il y avait plus de trois ans que la Meije ne s’était laissé escalader… La veille encore, une tentative dirigée par deux guides de Chamonix avait échoué. Mais comme elle était le but avoué de notre voyage, nous n’étions pas disposés à lâcher prise volontiers; au besoin, nous pouvions lui consacrer un siège en règle de quinze jours.

Le guide GaspardGaspard père, avec son plus jeune fils Maximin, commandait la caravane, à laquelle nous avions joint Célestin Passet, notre guide habituel des Pyrénées: il était assez bon montagnard pour mériter de se mesurer avec les Alpes, et nous voulions qu’il pût développer, à l’école de Gaspard, des qualités de guide de premier ordre. Celui-ci lui avait fait bon accueil, l’entente la plus parfaite régnait dans notre petite troupe; tout nous promettait une heureuse campagne.

Entraînés par l’ascension des Fétoules (3.465 m) et celle du Plaret (3.570 m), nous étions installés au Chatelleret, attendant que le soleil eût fait fondre la neige qui, récemment tombée en grande quantité, interdisait toute tentative sérieuse. Le jeudi 26 juillet, le temps parut favorable et, dès 1 heure du matin, on fit les préparatifs de départ.

Il serait inutile de raconter cette ascension, copiée sur un itinéraire déjà parcouru quatre fois, si elle ne présentait une particularité importante, c’est d’avoir été effectuée tout entière en un seul jour. A l’avenir, Gaspard ne veut pas faire autrement. Ainsi plus de nuit terrible à redouter: le lit de camp du Chatelleret remplace la corniche du glacier Carré. Peut-être cette perspective sera-t-elle de nature à attirer à l’une des montagnes les plus belles et les plus originales des Alpes un plus grand nombre de visiteurs.
L’air était vif et le ciel encore plein d’étoiles quand nous fermâmes derrière nous (3 h. 35) la porte du refuge: le glacier des Etançons fut rapidement enlevé et à 5 heures nous arrivâmes à l’extrémité inférieure du promontoire. Les débuts furent lents, car il fallut tailler des marches dans la glace des couloirs et prendre garde au verglas des rochers, ce qui est peu de chose en montant, mais devient plus grave lors de la descente. Nous laissâmes cependant, pour être plus lestes, trois de nos piolets sur cinq; fort heureusement, nous ne devions pas commettre sur la pente du glacier Carré la même maladresse que quelques jours plus tard au col des Ecrins.
Il n’y a pas deux chemins, il n’y a même pas de variantes jusqu’à la pyramide Duhamel; on chemine tantôt dans des couloirs de glace, tantôt sur la crête même, dont les rochers sont recouverts d’un verglas épais, par suite de la grande quantité de neige tombée précédemment et de la chaleur de la veille. Quant à la grande muraille qu’il faut escalader pour atteindre le glacier Carré, c’est une succession ininterrompue de couloirs à pic, de murs lisses, de corniches vertigineuses à confondre l’imagination. Les sept mètres de corde qui nous séparaient les uns des autres n’étaient pas toujours suffisants pour permettre à chacun de s’établir en sûreté; heureusement que la roche est solide, et qu’habitués dans les Pyrénées à gravir des rochers difficiles, nous savons tirer parti des moindres saillies. Un passage surtout est émouvant c’est le  » pas du chat « , un peu avant d’arriver au glacier Carré. Les plus déterminés ne s’y engagent pas sans s’y reprendre à plusieurs fois: la roche est lisse, il faut ramper sur une dalle fortement inclinée sur un épouvantable précipice et, comme on perd de vue ses compagnons, on éprouve en se voyant ainsi suspendu sur l’abîme un affreux serrement de cœur.
Une fois sur le glacier Carré, le plus dur est fait. Il ne reste plus qu’à le gravir, ce qui est facile quand il n’est pas à découvert et à escalader la face Ouest de la pyramide terminale, ce qui serait facile aussi sans le verglas maudit qui nous poursuit. Un dernier effort pour franchir un mur terrible de 5 ou 6 mètres, où Gaspard seul sait trouver des aspérités suffisantes pour se hisser et nous sommes sur la cime par un temps d’une pureté admirable. Aussi, quel merveilleux spectacle! (1 h. 30).
Pas un nuage au ciel, pas une brume à l’horizon. Du Mont Blanc au Viso, du Cervin à l’Olan, des Grandes Rousses aux Alpes Maritimes, nos regards émerveillés flottent au hasard de notre imagination surexcitée. C’est féerique et défie toute description.
La cime est couverte d’une épaisse couche de neige sous laquelle sont enfouies les pyramides de nos devanciers. Il fait très froid, aussi à peine sommes-nous au but depuis un quart d’heure qu’il faut partir.
Engourdis et glacés par le vent du Nord, nous franchissons avec peine le premier escarpement: resté le dernier, Gaspard se voit obligé de sacrifier un morceau de la corde supplémentaire.
A 3 h. 30, nous achevons la traversée du glacier Carré, ayant cherché en vain dans les rochers du Pic du Glacier et sur les indications d’un croquis contenu dans le registre de la Bérarde, les couvertures abandonnées en 1879 par MM. Pilkington et Gardiner. Nous repartons à 4 h. 05, cette fois pour ne plus nous arrêter, car si nous prétendons arriver au Chatelleret, il n’y a pas une minute à perdre.
Malgré ses corniches vertigineuses et ses couloirs à pic, la grande muraille est descendue sans encombre, en juste autant de temps qu’il nous en a fallu pour l’escalader.
Quand nous passons à côté de la Pyramide Duhamel, la teinte mélancolique du soir envahit déjà les vallées. Peu à peu, le soleil disparaît, les ombres grandissent. Nous avons beau faire, grâce au verglas, la nuit nous devance dans les derniers corridors du promontoire, et pour comble d’ennui, des brumes épaisses nous enveloppent, nous ravissant jusqu’à la lueur indécise des étoiles. Désormais, il fait aussi noir que dans un four nous avons bien une lanterne, mais elle ne pourrait éclairer suffisamment la route, et sa lumière vacillante serait plus dangereuse qu’utile.
Quoique, dans ces rochers, une chute pouvant avoir des conséquences graves ne soit guère à redouter, la marche y est terriblement pénible; on n’avance qu’à tâtons, en trébuchant et en se heurtant à chaque pas. Personne n’est fatigué, et pourtant chaque fois que se rencontre quelque étroite plate-forme, plus d’un propose d’y camper pour y attendre le jour, tant il semble insensé de poursuivre.
Tout à coup, Maximin et Bazillac, qui marchent en tête, bondissent en arrière, en même temps que nous entendons rouler une avalanche de pierres. Ceci se passe au sommet d’une muraille à pic de sept ou huit mètres où se trouve l’unique passage. Pour descendre, il faut s’en-gager d’abord sur des blocs qui chancellent et dont on ne voit seulement pas le point d’appui.
Cette fois, les plus déterminés croient la partie perdue, mais Gaspard ne veut rien entendre. Admirable d’audace, d’adresse et de sang-froid, il maintient à bras-le-corps une pierre énorme qui menace de balayer le couloir et dirige la plus difficile manœuvre qu’il soit possible d’exécuter. Je ne raconterai pas comment nous parvînmes tous sains et saufs, par une obscurité complète (il était 9 h. 30), en bas de cette cheminée, déjà difficile en plein jour. Il y eut dans cet épisode dramatique de notre descente des moments de véritable angoisse.
Tout finit bien grâce à Dieu: le reste n’est plus qu’un jeu et je passe les derniers incidents. Bientôt, les piolets abandonnés le matin sont retrouvés; la lanterne est allumée sur le glacier des Etançons que nous descendons au pas de course et, à 10 h. 40, nous rentrons triomphants au Chatelleret, après une absence de plus de dix-neuf heures. Quand, autour du poêle flambant joyeusement, nous songeâmes à nous détacher de la corde qui nous liait depuis de si longues heures dans une étroite solidarité, il sembla que ce fut avec regret que chacun reprenait sa liberté. Puis des tasses d’un thé parfumé et authentique, savamment dosé et préparé, firent oublier les épreuves de la journée: on but à la Meije, on échangea ses impressions, et il était plus d’une heure quand nous nous décidâmes à prendre un repos bien gagné, mais dont aucun de nous ne ressentait le besoin.
La Meije mérite sa renommée. Mais si pénible, si difficile qu’en soit l’ascension, surtout à cause de sa durée sans trêve ni repos, il faut reconnaître qu’elle est une ennemie loyale: peu ou point de pierres qui roulent sur la tête ou glissent traîtreusement sous le pied, point de saillies perfides qui cèdent sous la main, point de danger caché ou imprévu. Aussi me faisant l’avocat de la Meije, me hasarderai-je à émettre le vœu qu’elle reste toujours telle que l’a faite la nature. Ne faut-il pas laisser quelques efforts à faire aux Alpinistes de l’avenir ? D’autant plus qu’il ne manque pas dans les Alpes de belvédères aussi superbes et plus faciles à conquérir.

Henri Brulle
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