La face Nord du Vignemale et le couloir de Gaube. Photo de Marcel Grillet

Photo de Marcel Grillet

Les premiers vainqueurs du couloir de Gaube

 

La première ascension du couloir de Gaube
Henri Brulle
06 Août 1889

Bien que je n’eusse pas perdu toute idée de retour aux Alpes, où j’avais fait d’assez bons débuts, les circonstances avaient fait de moi un « centriste pyrénéen » et je dois dire que je trouvai dans la région privilégiée de Gavarnie, à défaut de prouesses qui confèrent la renommée, beaucoup de plaisir et pas mal de bon sport. Et, parmi les variantes que peuvent suggérer la soif du nouveau et un peu d’imagination en un pays qui semblait épuisé, viennent en première ligne l’ascension du Mont Perdu, par la cascade de séracs, inaugurée par De Monts, et que j’ai répétée quatre fois, et celle du Vignemale, par le Couloir de Gaube.

C’est une fascinante et provocante cheminée de neige et de glace ouverte dans la paroi Nord du Vignemale, vertigineuse et haute de 600 mètres. J’estimai qu’il y avait là, pour cette montagne banale, une voie élégante. L’entreprise, toutefois, était risquée, et si elle se termina sans dommage, il s’en fallut de peu.
Bazillac, De Monts et moi, avec Célestin Passet et François Salles, abordâmes le couloir un peu tard, à 8 h 40; le froid y était à redouter. La rimaye, bien que large et profonde, ne nous offrit pas de grosses difficultés, puis ce fut la montée interminable et morne le long de la pente glaciale et de plus en plus redressée. Pendant cinq heures, bien que nous eussions des crampons, Célestin tailla sans répit. A 2 heures, nous nous trouvâmes face à face avec l’obstacle que nous avions prévu, mais qui se trouva bien plus formidable que nous ne l’avions soupçonné. C’était un bloc énorme coincé entre les deux parois, pas très loin du sommet, haut de 5 mètres au moins, vertical, sinon surplombant et cuirassé d’une épaisse couche de verglas. A gauche, la muraille était absolument lisse; à droite, une cascade s’engouffrait dans un grand trou.
Nous passâmes là deux grandes heures, anxieux, grelottants et immobiles, sur des marches qui s’effritaient peu à peu, tandis que Célestin s’acharnait inlassablement à tailler sur le mur un impossible escalier. La situation était grave; le promoteur de l’entreprise commençait à trouver lourd le poids de ses responsabilités, et je crois que, sans le dire, chacun promettait du fond du cœur, sauf à ne pas tenir, que s’il se tirait de là on ne le reprendrait plus en pareille galère. Cependant, le temps marchait et le moment n’était pas loin où il faudrait prendre son parti d’entreprendre la descente de l’effarant précipice qui s’ouvrait sous nos pieds. Irions-nous jusqu’au bout? Il faudrait retailler et doubler les marches trop espacées, pendant des heures et des heures, lutter contre la fatigue, ne pas commettre une faute de lassitude ou d’inattention, endurer le froid terrible d’une longue nuit sur la glace.

Mais Célestin n’avait pas dit son dernier mot. Avant de s’avouer vaincu, un peu reposé, il voulut tenter une dernière fois la chance, et, contre toute espérance, nous attendant à chaque instant à le voir se renverser sur nos têtes, nous le vîmes, à notre inexprimable joie, poser le genou sur la crête du mur.
Il était peu prolixe quand, plus tard, on lui parlait de son exploit. Un jour que je lui demandais s’il ne consentirait jamais à le tenter de nouveau: « Oui, dit-il, après avoir réfléchi, quand on aura fait la seconde, je ferai la troisième « .

Schrader a écrit quelque part, créant une légende fausse, que si nous avions eu la victoire, c’était grâce à une corde lancée d’en haut. Je tiens à rectifier.
Nous avions posté deux hommes au sommet de la Pique Longue, avec mission de veiller, s’il venait des touristes, à ce qu’ils ne se divertissent pas à faire rouler des pierres dans le couloir, ce qui est d’une pratique courante. Je l’ai fait moi-même, et c’est stupide; elles tombent bien assez toutes seules.
Je montai donc après Célestin et, bien qu’il me tirât, ce ne fut pas facile. Puis je l’aidai à hisser De Monts, qui dérapa en chemin, à la grande terreur de ceux de dessous, et au risque de nous entraîner. Comme il n’y avait pas de place pour trois sur la terrasse où nous nous trouvions, je dus monter plus haut. N’apercevant pas de difficultés sérieuses, je continuai pour mon compte. Le mur de glace final était fort raide, mais l’eau de fusion du glacier supérieur l’avait rongé profondément, y sculptant marches et poignées; on y montait comme à une échelle.
Nos hommes, inquiets, les heures s’écoulant, étaient descendus au bord de l’entonnoir neigeux qui constitue le débouché du couloir. Tout joyeux, quand ils m’aperçurent, ils me lancèrent instinctivement leur corde que je pris d’une main comme on prend la rampe d’un escalier, bientôt suivi par les autres, dont un ou deux m’imitèrent. Mais l’escalade était bien finie et la victoire acquise régulièrement. Car j’estime, en dépit d’assez nombreux précédents, que seule doit être admise et cataloguée une ascension accomplie de bout en bout, sans aide étrangère au parti qui monte.
Et, après tout, est-il indispensable que telle ou telle ascension soit faite? C’est à bon droit que l’homme est fier de vaincre la montagne, mais que celle-ci se refuse à capituler, je n’y vois pas d’inconvénient. Ce serait même d’un bon exemple.

Henri Brulle
ASCENSIONS