Le versant Nord du Mont_Perdu. Photo de Marcel GrilletFace Nord du Mont-Perdu. Photo de Marcel Grillet

A la recherche du Mont-Perdu…

Telles pourraient être sous titrées les premières années de la conquête de ce sommet mythique – plus haute montagne calcaire d’Europe – tant son approche depuis le fond des vallées françaises était laborieuse et ardue, alors qu’il dominait l’horizon de tous les pics des Hautes Pyrénées.

Le Mont-Perdu fascine Ramond depuis le 02 août 1787, date à laquelle il voit  pour la première fois le Mont-Perdu lors de sa première ascension au Pic du Midi de Bigorre. Il ne partage pas les idées de Dolomieu et de Lapeyrouse (botaniste et géologue toulousain) sur l’âge primitif de ses calcaires.

En 1797, il monte une expédition scientifique qui a pour but d’atteindre le sommet qu’il considère comme étant le plus haut de la chaîne, pour aller voir sur place s’il y a ou non des fossiles permettant de mettre un terme à sa querelle avec Lapeyrouse.
Le 11 août 1797, c’est une expédition de 14 personnes, dont Lapeyrouse, qui part vers la vallée d’Estaubé. Le lendemain, après une nuit passée dans une grange de Coumélie la troupe se met en marche. Arrivé au fond du cirque d’Estaubé, les avis divergent; certains veulent passer au Port de Pinède, les autres par la brèche de Tuquerouye. Finalement, ils décident de tenter l’ascension du couloir. Lapeyrouse rebrousse chemin très vite, pendant que le reste de la troupe atteint le sommet du couloir deux heures plus tard. La découverte de fossiles au Lac Glacé confirment les hypothèses de Ramond et donc infirment celles émisent par le professeur toulousain. Il est trop tard pour espérer aller plus loin et le groupe revient au pied du couloir par le Port de Pinède ou les attend dépité Lapeyrouse.
Pour Ramond c’est une double réussite: exploit montagnard et confirmation de ses thèses scientifiques. Cette journée historique lui vaudra plus tard d’être élu au siège de minéralogie de Dolomieu.
Mais, par un récit ambigu, Lapeyrouse s’approprie la paternité des découvertes de son rival. Ramond raconte ses aventures et rétablit la vérité dans ses « Voyages au Mont-Perdu ». (1801)

Quelques jours plus tard, Ramond fait une deuxième tentative pour atteindre le Mont-Perdu. Cette fois-ci, pour gagner du temps, il passe la nuit avec ses compagnons (Mirbel, Pasquier, Dralet et les guides Rondo et Laurens) au pied du couloir de Tuquerouye.
Mais, ce 07 sept 1797, ils trouvent le couloir en très mauvaises conditions. « Une échelle de glace… » dira plus tard Ramond. Dès le bas du couloir, les guides taillent des marchent pendant deux heures. Une bosse de glace stoppe l’ascension et l’équipe doit remonter à cheval sur l’arête de glace de la rimaye du bord droit du couloir. Finalement, ils mettent cinq heures pour effectuer l’ascension du couloir. Les difficultés du début de l’ascension font changer Ramond d’avis: la tentative est abandonnée. Le retour s’effectue comme la première fois, par les Parets et le Port de Pinède.

En 1802, c’est une nouvelle tentative. Le 04 août, il envoie ses fidèles guides Rondo et Laurens en éclaireurs vers le col de Niscle. Mais, nos deux Pyrénéens, loin de se contenter d’une approche, emportés par leur enthousiasme, atteignent le sommet le 06 août, en compagnie d’un berger aragonais que le hasard met sur leur chemin.  Ils reviennent par le versant sud, inaugurant à la descente, la voie dite des échelles.
Ramond n’apprécie pas et il se remet en route le 09 août avec Laurens et son frère Henry et Pierre Palu. Ils passent au Port de Pinède, descendent vers la vallée de Pinéde et attaquent le coté Est du Mont-Perdu, en remontant par le sentier de Tormosa à flanc vers le Sud jusqu’au col de Niscle.

Ainsi, le 10 août 1802 Ramond atteint le sommet du Mont-Perdu à sa troisième tentative en compagnie de ses deux guides.

Il fait quelques mesures barométrique et observations. Il est émerveillé par les paysages du versant sud ou il viendra le 22 août visiter le canyon d’Ordesa.


Une véritable première ?

Louis Ramond de Carbonnières n’était donc pas le premier au sommet, mais ses guides ne l’étaient peut-être pas d’avantage…

En 1791 en effet, le capitaine Vicente de Heredia, travaille pour une commission franco espagnole de délimitation de la frontière et mène des opérations géodésiques au sud de Gavarnie. Il fait bâtir des signaux de pierres sur des sommets bien choisis. D’après ses relevés d’observations, l’un de ses signaux se serait trouvé sur le Mont- Perdu, et le chemin du sommet aurait pu lui être indiqué par le chapelain du sanctuaire de Pineta qui l’aurait lui-même parcouru.
Tout cela au conditionnel, et ces points d’interrogation font planer sur la véritable première du géant de pierre le mystère et le doute.


L’exploration continu…

Dès 1805, Rondou revient au Mont Perdu en compagnie de Charles de Béranger, et ils inaugurentce qui allait devenir pour longtemps, le profil classique de l’ ascension : montée depuis Gavarnie par la brèche de Roland, nuit aux cabanes de Goriz, et ascension du sommet par le sud et les échelles.

Le 16 septembre 1817, l’intrépide Friedrich Parrot, passant par Tuquerouye, s’attaque au versant nord de la montagne ; il ne réussit pas, mais cette tentative audacieuse pour l’époque (et avec un glacier bien plus imposant que de nos jours) mérite sa place dans cet historique.

1830 voit la première femme au sommet, et ce n’est pas n’importe qui : la britannique Ann Lister qui devait huit ans plus tard s’adjuger le Vignemale.

En 1842 le russe Platon de Tchihatcheff, atteint le  sommet quelques jours avant de conquérir l’Aneto.

1858 voit plusieurs visites – à l’aube de sa carrière montagnarde – de Henry Russell, figure mythique du pyrénéisme. Si l’une de ses ascensions se fit en compagnie d’Alfred Tonnellé – étoile filante du pyrénéisme – la dernière est importante car elle inaugure, sous la conduite du guide Laurent Passet, l’itinéraire par le col d’Astazou qui va permettre aux forts marcheurs de monter au sommet et de redescendre à Gavarnie dans une même journée.

En juillet 1872, Russell, tente de retrouver le chemin des premiers vainqueurs. Il passe avec Célestin Passet la brèche de Tuquerouye, il traverse le vallon du lac glacé, avant de franchir à peu près horizontalement les escarpements des Parets de Pineta. Il n’ira pas, comme Ramond, jusqu’au col de Niscle mais obliquera bien avant pour s’arrêter bivouaquer sur un petit plateau dont il deviendra amoureux, et qu’il appellera terrasse Bellevue, décrivant longuement – en une de ses plus belles pages – son séjour sur cet observatoire d’exception. Le lendemain, renouant avec l’itinéraire de Ramond, il atteint le sommet du Mont Perdu par l’est.


Une parisienne au Mont-Perdu

« Vers les années 1875, une Parisienne en compagnie de quatre guides, partit de Luz pour le Mont-Perdu. Après une nuit à la belle étoile au pied du sommet convoité, la caravane atteint le sommet à 10 heures. Au sommet du Mont-Perdu, dans le creux d’une roche, se trouvait une bouteille, où tous les précédents voyageurs avaient déposé sur de frêles morceaux de papier une pensée, un rêve, un mot du cœur, un cri de l’âme, une espérance, un regret, un souvenir.

Eh bien ! Mme L. eut le triste courage de disperser au vent ce dépôt sacré, et cela pour une puérile satisfaction d’amour-propre, pour avoir le droit de dire dans un salon de la Chaussée-d’Antin:
 » Vous ne trouverez que le nom d’une femme sur la dernière crête du Mont-Perdu ! « 
Au reste, cette indigne conduite ne tarda pas à recevoir un juste châtiment. Un jeune étranger, dont nous regrettons vivement d’avoir oublié le nom, n’eut pas plus tôt appris cette fraude peu innocente, qu’il partit de Saint-Sauveur et parvint heureusement au sommet du Mont-Perdu.

Huit jours après, Mme L. recevait dans son hôtel, à Paris, la carte de visite qu’elle avait déposée dans l’aire des aigles, à plus de trois mille quatre cents mètres au-dessus de l’océan. »

Extrait de  » Promenades et escalades dans les Pyrénées  » de Jules Leclercq


Première hivernale

Le 23 décembre 1879, Roger de Monts, venant de la vallée d’Ordesa, s’adjuge la première ascension hivernale du Mont-Perdu en compagnie des guides Haurine et Junté.
En septembre 1888, il s’illustre à nouveau en étant le premier (guidé par Célestin Passet et François Bernat-Salles) à gravir le versant nord de la montagne et ses trois étages glaciaires superposés. Cette première sensationnelle pour l’époque fera grand bruit dans le petit monde pyrénéiste.
Ses amis Brulle et Bazillac lui reprocheront amèrement de ne pas les avoir associés à cette entreprise audacieuse. Brulle est piqué au vif:  » M.de Monts, vient d’accaparer à lui tout seul le meilleur des quelques trouvailles qui restent à découvrir à Gavarnie. »  Brulle et bazillac s’y rendront dès l’année suivante.


Entre-temps, en août 1880, le Mont Perdu avait eu un avant-goût de ce qu’il vivrait tous les jours à notre époque : soixante deux montagnards (guides et touristes confondus) établissaient un campement dans le vallon du lac glacé avant d’attaquer le lendemain le géant calcaire et de descendre par Ordesa. Tout ce monde participait à un congrès du CAF organisé cette année-là dans les Pyrénées. Dans le groupe, un seul espagnol, le catalan Ramon Arabia qui fut probablement le premier espagnol (si l’on excepte les ascensions douteuses de 1791) à mettre le Mont Perdu sous ses pieds.

Le refuge de Tuquerouye

En 1889, le refuge de Tuquerouye  est le premier refuge construit dans les Pyrénées.


Des skis au sommet

Premiére ascension du Mont-Perdu en skis

Dés 1905, le Mont-Perdu est l’objet de premières tentatives d’ascension à skis; d’abord par Tuquerouye, puis par la brèche de Roland.
Finalement, cette première est réussit le 06 juin 1906 par Louis Falisse, Ludovic Gaurier, Louis Robach et Porter après un bivouac à la brèche de Roland. C’était leur troisième essai : le premier par Tuquerouye ayant été contrarié par de grosses quantités de neige fraîche, et le deuxième, par la brèche, ayant échoué du fait de la défection de Falisse et du mauvais temps.


L’ère Ravier

Le 13 mars 1966, la face nord est vaincue en hiver par Pierre Dubosq, Bernard Grenier, Jean et Pierre Ravier. Du fait d’un enneigement abondant, ils purent réaliser cette ascension entièrement en crampons, sans toucher un seul mètre de rocher. Par contre, le vent violent et le froid sibérien les accompagnèrent tout au long de cette course pour laquelle ils avaient élu domicile dans le vieux refuge de Tuquerouye.
Les Ravier vont marquer profondément l’histoire contemporaine du Mont Perdu puisque nous les retrouvons les 13 et 14 août 1973 pour une nouvelle première, d’une grande ampleur : l’éperon des Esparrets et l’arête est. Cette course de 800 mètres de dénivelée pour 450 mètres d’escalade pure, est cotée D inférieur et se déroule dans un cadre grandiose, constituant certainement la plus belle voie du Mont Perdu.

Le 24 septembre 1989, Jean et Pierre Ravier enlevaient, en compagnie de Michel Souverain, ce qu’ils pensaient être l’ultime paroi vierge du géant calcaire : la petite paroi ouest, coincée entre la voie normale et la voie des Échelles. Cette escalade d’environ 260 mètres et de difficulté D à TD, se déroulait dans des conditions quasi hivernales et, après sept longueurs de corde, leur livrait le sommet, à leur entière disposition ce jour-là.


Derniers actes…

Cette même année 1989, le 3 janvier exactement, Francis Mousel, partant du refuge de Tuquerouye, gravi la face nord, premier volet d’une trilogie qui devait le mener, successivement et dans la même journée, sur les faces nord du Marboré et du Taillon.

Enfin, le 13 août 1997, la face sud-est – cette fois la véritable dernière paroi vierge – capitule sous les assauts de la cordée Ravier – Jusnel en un peu plus de trois heures d’escalade de niveau D+ à TD. Les quatre hommes étaient montés la veille depuis Pineta par le col de Niscle et, en suivant le GR11, avaient bivouaqué en contrebas de la Punta de las Olas, vers 2700 mètres d’altitude. Le lendemain, passant au dessus de la Tour de Goriz, ils remontent le glacier de Ramond sur une neige très dure jusqu’à son point le plus haut, exactement sous le sommet du Mont Perdu. Il ne leur reste plus qu’à attaquer la paroi de 300 mètres de haut qui, en dix longueurs de corde les mènent à la cime.

Merci à Gérard Raynaud, pour son aide pour la réalisation de cette page.

Bibliographie

Voyages au Mont-Perdu et dans la partie adjacente des Hautes-Pyrénées
Louis Ramond
Voyage au sommet du Mont-Perdu
Louis Ramond
Le Sommet des Pyrénées : Tome 3, Du Mont-Perdu au Néthou
Henri Beraldi
Le Marboré et le Mont-Perdu. Juillet 1864
Fournier
Tuquerouye, balcon du Mont-Perdu
Gérard Raynaud